·     Alors, monsieur Morelli, encore un petit effort ! Veuillez répéter, à Monsieur le Commissaire, tout ce que vous m’avez dit sur la façon dont vous avez découvert le cadavre du député.

A la demande de l’inspecteur Agostini, Paul recommença son récit au profit du commissaire Bertrand qui venait d’arriver. Les deux policiers s’étaient isolés, avec le témoin qui avait découvert le corps, dans l’atelier de l’armurier.

L’inspecteur était de grande taille, bruns de poils et de peau, long et décharné. C’était un homme d’une trentaine d’années, toujours en mouvement. Son visage anguleux était souvent coupé par un sourire narquois, accentué par ses yeux noirs et brillants. Ses cheveux, couleur aile de corbeau, étaient longs et l’obligeaient fréquemment à rejeter en arrière une mèche qui venait lui cacher les yeux. Il était vêtu d’un jeans et d’un pull de marin passé à même la peau.

Le commissaire était petit et bedonnant, blond avec des cheveux rares. Il était vêtu d’un costume clair, avec chemise blanche et cravate stricte. Autant son adjoint faisait penser à un homme d’action, autant il donnait, lui, l’image d’un bureaucrate, méticuleux et tatillon. Son image austère était démentie par ses yeux d’un bleu très clair, qui semblaient se poser sur le monde avec indulgence.

 

Après que Paul eut achevé son récit, le commissaire lui posa quelques questions complémentaires.

·     J’ai lu dans les déclarations de l’armurier, du cuisinier et du serveur du restaurant, qu’ils avaient vu entrer monsieur Ballestra à l’ouverture de l’établissement, à 11 heures. Ensuite, plus personne ne semble l’avoir vu jusqu’au moment où vous avez découvert son corps. Personne ne s’est inquiété de son absence. Personne n’a ouvert la porte du stand dans lequel il était censé tirer. Pour vous, qui êtes membre du club depuis très longtemps, cela est-il plausible ?

·     Oui, monsieur le commissaire. Je peux vous assurer que, lorsque j’arrive à 11 heures, je sorts généralement du même stand à 13 heures, pour aller déjeuner, sans avoir vu personne et sans que personne ne vienne seulement entrebâiller ma porte. Il est très exceptionnel que quelqu’un ouvre la porte d’un stand occupé. Cela se produit uniquement quand monsieur Gazon fait visiter l’établissement à d’éventuels nouveaux clients. C’est, malheureusement pour lui, extrêmement rare ces derniers temps.

·     Mais enfin, personne ne s’est aperçu qu’aucun bruit ne venait de ce stand depuis deux heures ? Un Colt .45 cela fait pas mal de bruit, non ? Monsieur Ballestra n’a tiré que onze cartouches au total.

·     Oui, bien sûr. Mais je pense que d’autres tireurs ont dû passer avant mon arrivée.

·     C’est exact, il y en a eu deux, entre 11 heures 30 et 12 heures 15.

·     Il est très difficile de savoir d’où viennent les coups que l’on entend ! D’autre part, un tireur peut être silencieux, pendant très longtemps, s’il est amené à effectuer un démontage de son arme ou à modifier un réglage délicat.

·     A votre avis, pour finir, est-ce que quelqu’un pouvait pénétrer dans l’établissement, aux environs de 11 heures, entrer dans le stand occupé par monsieur Ballestra, l’abattre et repartir sans être vu par personne ?

·     Il ne s’agit donc pas d’un accident ?

·     Répondez à ma question, s’il vous plaît, monsieur Morelli.

·     Je crois que c’est possible... Pour Michel, pas de problème, quand il est dans son atelier, il ne peut rien voir et rien entendre. Seuls le chef et le serveur peuvent voir quelqu’un arriver. Je dirais qu’il y a 25 % de chances pour qu’un tel événement puisse se produire.

·     Donc, un éventuel tueur aurait eu, d’après vous, trois chances sur quatre d’être vu par un employé de l’établissement ?

·     Au minimum, au minimum...

·     Merci, monsieur Morelli, vous pouvez retourner à votre travail. On fera appel à vous à nouveau, si c’est nécessaire.

Paul salua les deux hommes et sortit.

 

L’inspecteur Agostini qui s’était tenu immobile et silencieux jusqu’ici, les fesses appuyées contre une table, se leva et vint se placer face au commissaire.

·     Vous croyez à un meurtre ?

·     Comment ne pas y penser ? A-t-on jamais vu quelqu’un se suicider d’une balle dans le front ? Pourquoi cet homme public serait-il venu se suicider dans ce club de tirs, en tenue décontractée ? Cet acte manque beaucoup trop de solennité ! Seuls l’accident et le crime me semblent des hypothèses réalistes.

·     Pour l’accident... C’était un tireur averti.

·     Avec une arme à feu, un accident est toujours possible ! Appelle-moi l’armurier, j’aurais quelques questions à lui poser.

Michel Gazon entra dans le local. C’était un homme d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, bien en chair. Sa silhouette rappelait un peu celle d’un ours, dont il avait aussi la crinière bouclée et l’aspect rébarbatif. Mais c’était un très brave garçon, très doux et très respectueux de la liberté d’autrui. Le commissaire l’apostropha dès son entrée dans la pièce.

·     Ainsi, monsieur Gazon, vous admettez que l’on peut pénétrer dans votre établissement et repartir, sans être vu par personne ?

·     Je ne l’admets pas ! Je dis simplement que cela est possible.

·     Que devient la sécurité dans tout cela ?

·     Il n’y aucune arme dans les stands, ce sont des pièces comme les autres. Une personne qui y entre sans arme, n’y trouvera rien pour se faire mal.

  L’inspecteur Agostini intervint.

·     N’importe qui peut donc venir tirer, sans faire partie du club et sans payer de droit d’entrée ?

·     Non, je n’ai pas dit cela ! J’ai dit que cela pouvait se produire. J’espère que cela ne ce produit pas trop souvent.

·     Donc, résumons-nous. Vous nous dites qu’entre 11 heures, heure d’arrivée de monsieur Ballestra, et 13 heures, heure à laquelle monsieur Morelli a découvert le corps, un individu aurait pu entrer dans l’établissement, abattre la victime, repartir, sans que personne ne le voie ?

·     Je dis que cela aurait pu se produire entre 11 heures et 11 heures 45, après je suis venu au bar, des clients sont arrivés et se sont installés en terrasse et Daniel, le serveur, n’a pas cessé de faire des allers et retours entre la cuisine et la salle.

L’inspecteur Agostini réagit à l’énoncé du nom du serveur.

·     Ce Daniel, monsieur Gazon, depuis combien de temps travaille-t-il chez vous ?

·     Quelques mois... Huit mois exactement.

·     Que savez-vous de lui ?

·     Je sais que c’est un charmant garçon, ponctuel et travailleur, très aimable avec les clients qui l’apprécient.

·     Son allure...

·     Il est jeune ! Il a l’allure de la plupart des jeunes de son âge.

·     Pratique-t-il le tir ?

·     Non ! Je ne l’ai jamais vu s’intéresser au tir, ni aux armes à feu.

·     Ce n’est pas indispensable pour travailler chez vous ?

·     Le club de tirs et le restaurant sont deux choses bien distinctes. Il est vrai, qu’au départ, nous pensions que seuls les membres du club utiliseraient les services du restaurant. En fait, il y en a très peu qui mangent régulièrement ici. Monsieur Morelli est une exception. Les clients du restaurant sont, généralement, des personnes qui travaillent dans la zone industrielle voisine. La synergie sur laquelle nous comptions, entre le club et le restaurant, n’a pas très bien fonctionné.

·     Le chef, lui, il est là depuis le début ?

·     Oui, c’est un vieil ami, un homme que je connais depuis vingt ans, au moins. Lui, c’est un chasseur. Il ne pratique pas l’arme de poing et, pour l’instant, nous n’avons pas de stand de tirs à la carabine ou au fusil.

Les deux policiers remercièrent l’armurier qui sortit de l’atelier. Le commissaire jeta un coup d’œil sur les notes de son adjoint.

·     Appelle-moi le chef cuisinier, s’il te plaît.

 

Le chef entra un moment après en s’essuyant les mains à son tablier.

·     Monsieur Filippi, vous avez déclaré, à l’inspecteur Agostini, que monsieur le député vous avez demandé s’il pouvait manger plus tôt qu’à son habitude...

·     Oui, c’est vrai, il nous a même dit : « à midi pile ».

·     Pourquoi ne vous êtes vous pas inquiété lorsqu’il n’est pas venu ? Une heure, après l’heure annoncée, il n’était toujours pas là !

·     Hé bien ! Vous savez ?... D’abord, je n’y ai plus pensé, c’est Daniel, le serveur, qui me l’a rappelé. Comme il y avait beaucoup de monde à table, on a fait quarante-trois couverts aujourd’hui, j'ai pensé qu’il avait dû partir sans manger, pour ne pas risquer d’être en retard.

·     Vous n’aviez pas quarante-trois clients à midi pile !

·     Non. Mais vous savez, on ne passe pas son temps à contrôler ce que font les clients. Si monsieur Ballestra était passé à table à 12 heures 30, cela ne m’aurait pas étonné. Il a dit « midi pile », mais, vous savez, un tireur comme lui, quand il a une arme à la main...

·     Lui était-il déjà arrivé de repartir sans manger ?

·     Jamais sans nous avoir prévenus. Mais ! Vous savez ?...

·     Oui, je sais, je sais... Etes-vous corse, comme monsieur Ballestra, monsieur Filippi ?

·     Oui, monsieur le commissaire, comme l’inspecteur Agostini l’est également. Vous savez, il y a beaucoup de Corses dans la région.

·     Je sais, je sais... Merci monsieur Filippi, ce sera tout pour l’instant.

 

L’inspecteur vint se placer devant le commissaire.

·     Ce Filippi est un brave homme. Et puis, vous savez...

Les deux hommes éclatèrent de rire simultanément.

·     Il est vrai que, dans ce club, chacun fait ce qu’il veut sans que personne ne s’en inquiète. Ils auraient pu le baptiser : le Club de la Liberté.

·     Un peu trop de liberté, à mon goût, pour un club de tirs...

·     Donc, patron, vous ne croyez pas à la thèse du suicide. Pour vous, il s’agit donc d’un accident ou d’un meurtre, qui se serait produit entre 11 heures et 11 heures 45.

·     Certainement plus près de 11 heures que de 11 heures 45 ! Le faible nombre de cartouches tirées et l’état du corps, d’après le légiste, nous inciteraient à penser que l’événement s’est produit aux environs de 11 heures 15.   L’ennui c’est que, si je ne crois pas au suicide, les deux autres thèses souffrent également d’invraisemblances. La thèse de l’accident ne colle pas très bien avec la position du corps et avec la façon dont la victime tenait l’arme. La thèse de l’assassinat, par un professionnel, est difficile à croire. Le tueur avait de fortes chances d’être vu et ce n’est qu’un concours de circonstances qui pourrait expliquer qu’il ne l’a pas été. Un professionnel ne peut pas se soumettre ainsi au hasard ! Il reste la possibilité d’un assassinat de circonstance : le tueur était venu en repérage et ce n’est qu’après avoir constaté qu’il pouvait agir, sans être vu, qu’il s’est décidé à frapper. Et encore... Il savait ne pas avoir été aperçu en entrant, mais rien ne lui garantissait qu’il ne serait pas vu en sortant.

·     Nous sommes donc en présence de trois thèses différentes, dans la troisième, le tueur n’est pas forcément un professionnel, c’est peut-être quelqu’un qui a agi pour son propre compte.

·     De toute façon, la personnalité, les amitiés et les inimitiés, de notre cher député, peuvent justifier l’une ou l’autre des thèses du meurtre.

 

 

* * 6 * *

 

L’expert en armes et en balistique de la police était formel, il ne s’agissait ni d’un suicide, ni d’un accident. En effet, l’arme appartenant au député Ballestra était bien celle qui avait tiré la balle responsable de sa mort, mais le Colt .45 ne portait aucune empreinte, en dehors de celles qui avaient été déposées par les doigts qui étaient en contact avec l’arme au moment où l’on avait découvert le corps. Ce détail prouvait que le pistolet avait été soigneusement essuyé par le criminel, après son acte, et remis ensuite dans la main du mort. Le commissaire Bertrand suggéra que le député avait peut-être nettoyé son arme avant de s’en servir, à la fin de la séance de tir précédente par exemple, et que le petit nombre de cartouches tirés, depuis le début de cette séance, expliquait la faible quantité d’empreintes relevées. Le technicien et l’inspecteur Agostini sourirent en se regardant du coin de l’œil, le commissaire était connu pour son faible goût pour les armes à feu. Le technicien prit la parole sur un ton aimable, comme s’il s’adressait à un enfant dont il voulait faire l’éducation.

·     Supposons, monsieur le commissaire, que Ballestra ait pris l’arme dans son étui, sans toucher ni le canon, ni la culasse.

Tout en parlant, l’homme illustrait ses propos en manipulant le Colt devant le commissaire.

·     Supposons qu’il ait pu mettre un chargeur en place, toujours sans toucher une autre partie du pistolet que celle qu’il avait en main au moment du tir. Comment aurait-il pu l’armer sans tirer la culasse vers l’arrière, en la tenant par la partie striée que vous voyez là ? De toute façon, même si l’on admet tout cela, les empreintes que l’on a relevées sur la crosse ne sont pas suffisamment marquées pour avoir été faites dans des conditions normales. Le recul d’un calibre 11,43 interdit de tenir l’arme par le bout des doigts, même si le tireur avait l’idée saugrenue de le faire. Croyez-moi, commissaire, ce n’est pas Ballestra qui a tiré le dernier avec son Colt .45 !

Le commissaire dû se rendre aux raisons de l’expert. Il le fit d’autant plus volontiers que le légiste confirma largement la chose, en lui indiquant que, selon lui, la balle avait été tirée à plus d’un mètre du front de la victime. Il convint, avec l’inspecteur, qu’il s’agissait bien d’un meurtre et que le tueur n’avait pas véritablement voulu masquer le crime en suicide ou en accident. Au contraire, en nettoyant soigneusement le pistolet, aux endroits qu’il n’avait sans doute pas eu besoin de toucher, il semblait avoir désiré qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur la nature de l’événement. C’était comme un clin d’œil narquois qu’il faisait à la police. Pourquoi avoir remis l’arme dans la main de la victime ? Bertrand estima que cela faisait partie du jeu sinistre du tueur ou que celui-ci, sachant que quelqu’un pouvait à tout moment entrer dans la pièce avant son départ, avait usé de ce grossier subterfuge, dans le seul but d’abuser le nouvel arrivant pendant qu’il s’éclipserait discrètement.

Les deux policiers convinrent qu’ils avaient affaire à un tueur possédant un sang froid exceptionnel, et qu’en nettoyant l’arme, celui-ci avait voulu marquer son acte par une sorte de signature qui indiquait nettement la nature de l’événement : une exécution effectuée par un tueur à gage ou par un terroriste.

     

Le médecin légiste confirma un autre point : c’était bien aux environs de 11 heures 15 qu’avait eu lieu le crime. Une heure à laquelle seul le personnel de l’établissement et le député Ballestra étaient supposés être sur les lieux.

 

En découvrant la nature criminelle de l’événement, le commissaire et son adjoint, comprirent qu’ils allaient connaître des jours difficiles à cause de la pression des médias. Le député Ballestra était une importante figure politique locale. Il bénéficiait même d’une stature nationale, ayant été brièvement ministre quelques années au paravent. Ce qui en avait fait une star médiatique n’était lié qu’indirectement à sa carrière politique, il avait été mêlé à plusieurs affaires, dont la plus récente était financière. Elle avait été mise sur la place publique par le « Canard Enchaîné » et reprise par d’autres journaux et hebdomadaires. On avait évoqué l’éternel problème du financement occulte des partis politiques et le non-moins traditionnel problème de l’enrichissement personnel des hommes politiques par la voie de la corruption passive. Cette affaire devait passer en jugement dans quelques semaines.

L’inspecteur Agostini fit remarquer que le terme de « passive », en ce genre de circonstances, lui semblait bien mal adapté. Ce terme sous-entendait qu’un gentil élu avait été suborné par un homme d’affaire retord, qui était venu le soumettre à une diabolique tentation, en lui mettant sous le nez quelques liasses de gros billets que le brave homme avait eu la faiblesse d’accepter.

·     On devrait plutôt employer l’expression de « racket politico-financier », qui restituerait au « politique » la place active qu’il a généralement dans ce genre d’affaire !

·     Allons, Agostini, ne vous laissez pas embarquer sur le terrain de l’antiparlementarisme primaire. Cette affaire n’ayant pas été jugée, ce n’est pas à vous de décider des torts relatifs de chacun.

·     Vous savez bien, patron, que cette affaire n’est que la partie immergée de l’iceberg Ballestra ! En trente-cinq ans de vie politique, ce brave homme a amassé un joli nombre de milliards de centimes et une solide mauvaise réputation.

·     Tout ce que je retiendrais, des ragots qui courent la place à son sujet, c’est qu’il doit y avoir pas mal d’individus qui pourraient souhaiter sa mort.

·     A commencer par ceux qui sont mouillés, avec lui, dans cette dernière affaire ! Ballestra n’a-t-il pas menacé, de façon publique, d’impliquer beaucoup de beau monde si l’on essaie de lui faire porter le chapeau ?

·     N’a-t-il pas eu non plus quelques problèmes du côté de la Corse ?

·     Bien que solidement implanté en France métropolitaine, il n’a jamais rompu ses attaches avec son pays natal. On a beaucoup parlé de ses amitiés dans le milieu mafieux de l’île.

·     Mafieux ou autonomiste, à moins que cela soit la même chose ?

·     Voilà que c’est vous, patron, qui faites à présent de l’anti-autonomisme primaire !

·     Toi qui es fonctionnaire de police, tu ne vas pas me dire que tu es d’accord avec les autonomistes ?

·     Je ne suis pas d’accord avec les méthodes qu’emploient certains d’entre eux, mais, sur le fond, je suis profondément en harmonie avec eux.

·     La Corse libre et indépendante ?

·     Excusez-moi de vous dire que vous n’avez rien compris, patron. Personne de sérieux ne souhaite vraiment l’indépendance de l’île. Ce que tous les Corses désirent éviter, c’est de perdre leur terre, comme, par exemple, les malheureux habitants de la bande littorale de ce département, où nous sommes, ont perdu la leur. Quand ils voient ce que la spéculation immobilière a fait de cette belle région de France, ils peuvent être légitimement inquiets pour leur propre région. Regardez les Niçois, parqués dans les réserves de la vallée du Paillon, une vallée noire et sans soleil l’hiver, pendant que le bord de mer, riant et ensoleillé, est livré aux riches acheteurs venant du monde entier. Les autochtones sont fiers de dirent que le Cap-Ferrat est le plus beau cap du monde, heureusement qu’ils peuvent encore le voir du haut des corniches supérieures, car il y a longtemps qu’ils ne peuvent pratiquement plus y mettre un pied. Quatre-vingts pour cent de la surface du cap leur sont interdits à jamais. Plus les prix des terrains montent, plus les réserves indigènes reculent. Cet exemple à de quoi faire réfléchir les insulaires. Il est normal qu’ils veuillent contrôler l’évolution des choses et rester maîtres chez eux. Ce sentiment commun, ils ne l’expriment pas tous de la même manière, chacun le fait suivant sa sensibilité. Comme c’est un pays de violence, certains s’expriment violemment qui sont parfois aussi sincères que les autres. Et puis, il y a ceux qui tirent parti du désordre, ceux qui ne recherchent que la défense de leurs intérêts personnels, ceux qui cherchent à s’enrichir sans effort. Les autonomistes ne sont pas un ensemble homogène, ils sont souvent divisés et s’opposent entre eux. La quasi-totalité des morts que l’on déplore est composée d’autonomistes qui s’entre-tuent.

·     Cette agitation permanente ruine l’économie de l’île, en faisant fuir les investisseurs et les touristes.

·     Vous raisonnez à trop brève échéance, patron. Le droit de propriété est imprescriptible, quand vous avez cédé votre terre à un autre, c’est pour toujours. Les perturbations, que vous évoquez, n’affectent que quelques années de l’existence de la Corse, ce qui n’est rien devant l’éternité. Les Corses se sont battus pendant des siècles pour acquérir leur indépendance et pas seulement leur indépendance politique. Au seizième siècle, déjà, lorsque Sampiero Corso s’est dressé contre les Génois, c’était parce que ceux-ci envoyaient des colons pour occuper les meilleures terres de l’île.

·     Tu justifies donc les attentats et les actes de violence ?

·     Non, ce que je dis, c’est qu’il vaut encore mieux le désordre actuel, qu’une soumission passive aux puissances de l’argent. C’est à présent qu’il faut trouver des solutions aux difficiles problèmes qui se posent, après il sera trop tard.

·     Quoi qu’il en soit, le juge Gilbert a du pain sur la planche avec notre client !

·     Et nous, également !

 

Pour l’instant, la mort du député n’était pas encore connue des médias. Le juge d’instruction avait été formel : pas de divulgation de la nouvelle tant que la cause du décès n’était pas élucidée. La thèse du suicide ou, éventuellement, celle de l’accident aurait bien arrangé tout le monde. A présent que le crime ne faisait plus de doute, ils allaient devoir affronter la meute de journalistes qui accouraient, de tous les coins du pays, pour couvrir l’événement.

 

 

* * 7 * *

 

La nouvelle de la mort du député, Ange Ballestra, parvint à sa permanence en milieu d’après-midi. La demi-douzaine de personnes présentes se rassembla spontanément autour d’Elisabeth qui était abasourdie par l’information. La jeune femme, extrêmement pale, s’était assise, ses jambes ne la portant plus. Sa petite chienne, qui dormait jusque-là dans une corbeille proche de son bureau, se dressa devant elle, en gémissant. Elle la saisit machinalement par son collier et la déposa sur ses genoux. L’événement qu’elle redoutait depuis plusieurs mois c’était produit et elle ne parvenait à croire à sa réalité. L’idée qu’elle ne reverrait jamais plus son amant vivant était impossible à admettre, il était si présent dans son esprit. Elle croyait ressentir encore, sur son corps et dans sa chair, les caresses viriles qui l’avaient tirée du sommeil avec tant de bonheur ce matin. Elle se rendit compte, comme dans un rêve, que des femmes l’embrassaient et que des hommes lui serraient les mains en silence, puis elle réalisa qu’elle se retrouvait seule dans le vaste local. Elle prit conscience, brutalement, que tous ceux qui l’entouraient avec des marques appuyées de sympathie, depuis des années, l’éviteraient désormais. Elle était seule, désespérément seule avec ses souvenirs. Un gémissement attira son attention sur Sophie. Le petit animal, sentant que quelque chose d’anormal était en train de se produire, la regardait avec inquiétude. En accordant un petit sourire triste à la chienne, elle l’embrassa sur la tête pour la rassurer. Non, elle ne serait pas tout à fait seule. La petite compagne, que son amant lui avait offerte pour meubler les soirées de solitude, pour elle, qu’il consacrait à son épouse, partagerait désormais sa douleur et son isolement.

 

Les pensées de la jeune femme se portèrent vers Mathilde, la femme légitime de son malheureux ami. Sans doute la seule autre personne au monde qui aurait une peine sincère et profonde, comme elle, à cause de la mort du député. Cette femme, qui avait été pour elle un repoussoir pendant des années, qu’elle avait noircie à loisir en pensant qu’elle était responsable du fait qu’elle ne pouvait pas vivre pleinement avec Ange Ballestra, lui paraissait aujourd’hui étonnamment proche d’elle.

Le téléphone sonna. Elisabeth décrocha le combiné machinalement. C’était un journaliste qui appelait pour avoir des détails sur la mort de l’homme politique. Elle raccrocha sans répondre. Il lui fallait quitter immédiatement ce lieu qui, elle en prenait soudain conscience, allait être la cible de tous les médias au cours des heures qui suivraient. Elle se hâta de fourrer dans un sac de sport les quelques objets personnels et les souvenirs qu’elle souhaitait conserver et sortit du bureau pour rentrer chez elle.

 

Quand elle arriva sur le trottoir devant l’immeuble, Elisabeth repéra immédiatement une voiture de reportage de la chaîne de télévision régionale, qui se garait à proximité. Elle se précipita vers sa voiture, qui était en stationnement à quelques pas de là, jeta le sac de sport, son sac à main et la chienne à l’intérieur, et démarra précipitamment pour éviter d’être vue et apostrophée par les journalistes qui la connaissaient.

Une demi-heure plus tard, elle arrêtait son petit véhicule devant sa villa. Le calme du quartier et la discrétion qui avait toujours entouré son adresse la rassura. Portant sa chienne et les deux sacs, elle poussa son portail avec un genou. Ce portillon n’était jamais verrouillé à clé, mais maintenu en position fermée par un ressort puissant. Elle déposa Sophie sur le sol, à l’intérieur du jardin. Aussitôt à terre, le petit animal craintif se mit à aboyer furieusement en direction de la terrasse. La jeune femme vit avec stupeur qu’une personne était assise dans l’un des fauteuils du salon de jardin, au centre de l’espace carrelé qui longeait tout le côté sud de la maison. Cette personne se leva en la voyant, c’était Mathilde Ballestra.

     

Les deux femmes s’étaient naturellement rencontrées à de nombreuses reprises, au cours des années pendant lesquelles Elisabeth avait travaillé pour Ange Ballestra, mais c’était généralement en présence de nombreuses personnes, au cours de rassemblements politiques. Depuis qu’elle savait que l’épouse du député était informée de sa liaison avec son mari, la jeune femme avait évité soigneusement de se trouver face à face avec elle. De son côté, Mathilde avait exigé une ligne téléphonique directe, avec le député, pour éviter de tomber sur sa secrétaire au téléphone. Ce statu quo aurait pu durer encore plusieurs années sans heurts, l’épouse légitime, qui était la seule qui aurait pu prendre ombrage de cette situation, s’étant accommodée de la présence de cette concurrente qu’elle percevait comme un mal nécessaire. Ne pouvant plus, à elle seule, satisfaire complètement les besoins affectifs et sexuels de son époux, elle préférait le voir focaliser ses désirs sur une seule personne qu’il contrôlait parfaitement, et qu’elle-même contrôlait à travers lui, plutôt que de risquer de le voir se disperser, avec tous les aléas que cela représentait sur les plans hygiéniques et sociaux. Mathilde Ballestra aimait son député de mari, mais c’était une femme de caractère qui savait garder la tête froide, même dans les situations les plus difficiles. Elle savait que celui-ci, ne l’ayant pas quitté pour vivre avec sa secrétaire au cours des premières années de sa relation avec elle, ne la quitterait plus désormais. Avec une autre femme, tout était possible…

 

·     Veuillez-m’excuser, Elisabeth, de faire ainsi irruption chez vous. J’avais besoin de parler avec quelqu’un de mon malheur, et je crois que vous êtes la seule personne au monde, en dehors de moi, qui éprouve une peine véritable pour la mort du député Ballestra. Au-delà de toutes les conventions et de toutes les convenances, nous sommes les deux seules personnes qu’il ait aimées et qui l’aimaient sincèrement. Je crois qu’il serait ridicule de continuer à faire semblant de nous ignorer, alors que nous avons moralement besoin l’une de l’autre.

Mathilde avait prononcé ces mots d’une voix assurée mais douce. Elle se tenait, très droite et très pale, à quelques pas d’Elisabeth qui semblait toujours frappée de stupeur. Quand elle cessa de parler, la jeune femme, sans dire un moment, s’avança vivement vers elles et lui tendit les bras. Mathilde lui ouvrit les siens et les deux femmes s’embrassèrent en pleurant.

 

·     Ne m’appelez pas Elisabeth, mon prénom est Jeannine. J’ai adopté celui d’Elisabeth pour essayer de vous ressembler, comme j’ai tenté de le faire en chaque point depuis plusieurs années, sans jamais y parvenir tout à fait. Vous êtes une grande-dame et je ne suis qu’une fille vulgaire et sans éducation.

·     Ne parlez pas de vous ainsi, car c’était totalement faux. Vous avez une noblesse de cœur et d’âme qui vaut toutes les éducations et toutes les apparences. Ange ne s’y était pas trompé. Il avait de nombreux défauts, mais n’était pas capable d’aimer une femme qui n’en valait pas la peine.