Au cours des jours qui suivirent, l’affaire Ballestra perturba considérablement la vie du Club des Trois-Vallées. Beaucoup de journalistes et des équipes de reportage des différentes chaînes de télévision défilèrent sur les lieux, en quête d’images de l’établissement et, plus particulièrement, du stand de tirs rapides sur gongs.

Les médias s’emparèrent, une fois de plus avec délices, de la question des armes à feu, qui fait partie de leurs tartes à la crème préférées. Les paisibles membres du club furent placés, à leur corps défendant, sous la lumière crue des projecteurs de l’information. Ceux qui ne purent échapper aux journalistes, furent soumis à un feu de questions qui tenaient plus de l’inquisition que de l’interview. Il leur fallut justifier leur goût « malsain » pour les armes de poing et tenter d’expliquer le plaisir qu’ils éprouvaient en pratiquant leur passe-temps favori. Le club privé, tourné vers le loisir plus que vers le sport, fut la cible de beaucoup de critiques.

Dans un club de tirs relevant d’une association, existe généralement une section compétition. Même si elle ne regroupe qu’une petite partie des membres, elle apporte au club une caution sportive, valorisée par les récents jeux olympiques. Par contre, le club privé, dont le credo est : « tirer pour se faire plaisir », était fortement critiqué. Des psychiatres vinrent même expliquer aux spectateurs de la télévision, tout ce que l’acte du tir pouvait receler de motivations troubles.

Toute cette agitation médiatique n’eut pas que des côtés négatifs. Le Club des Trois-Vallées, qui avait du mal à ce faire connaître jusqu’ici, reçut de nombreuses demandes d’inscriptions. Cette affluence de nouveaux membres satisfaisait les exploitants, mais venait perturber encore davantage les anciens tireurs.

 

Paul Morelli, que les médias traquèrent pendant plusieurs jours pour obtenir son récit de la découverte du corps, cessa, provisoirement et à regrets, de venir tirer dans ce club. C’est le commissaire Bertrand qui lui demanda de continuer à fréquenter régulièrement l’établissement.

·     Vous nous rendriez un grand service en continuant à aller y tirer régulièrement. Vous êtes observateur et bénéficiez d’une position privilégiée pour voir ce qui se passe à l’heure où s’est produit le drame. Nous sommes en train d’éplucher les dossiers de tous les autres membres du club, l’un après l’autre, mais, vous qui êtes scientifique, devait comprendre que la police a le désavantage, par rapport à vous, de perturber les phénomènes qu’elle observe.

·     Vous ne demandez pas d’espionner les autres membres du club ?

·     Non ! Mais de nous aider, éventuellement, à mettre la main sur un tueur qui a abattu un homme de sang-froid, et qui est en train de nuire considérablement à l’image de votre loisir favori dans l’opinion publique. Vous savez que les autorisations d’achats d’armes sont un privilège fragile, qui pourraient être supprimé du jour au lendemain.

·     Je croyais que c’était un droit, pour tout citoyen au casier judiciaire vierge ?

·     Allons, monsieur Morelli, vous savez bien ce que je veux dire !

·     Oui, je sais que pour avoir une autorisation d’achat il faut attendre pratiquement 18 mois, dans notre département.

·     De ce côté-là... On pourrait vous donner un petit coup de pouce, si nécessaire…

·     Je ne refuserais pas votre aide pour raccourcir mes délais d’attente, mais, si je vais vous aider, ce ne sera pas pour cela, ce sera pour contribuer à la neutralisation d’un individu qui a fait beaucoup de tort à la cause du tir sportif et, plus généralement, à celle des amateurs d’armes. Toutefois, ne comptez pas sur moi pour autre chose que la recherche de cet unique objectif !

·     Mais rien d’autre ne m’intéresse ! Si vous découvrez un trafic de cartouches sortant des stands de tirs de la police, vous pourrez garder cette information pour vous, elle serait sans intérêt à mes yeux.

Le commissaire avait ponctué sa phrase par un petit sourire amical dans ces yeux bleus.  

 

Paul reprit donc ses séances de tirs, au Club des Trois-Vallées, en essayant d’observer et d’écouter tout ce qui pouvait avoir un rapport avec la fin tragique du député Ballestra. En fait, il ne vit rien et n’entendit pas grand-chose, si ce n’est quelques conversations de bars sans intérêt. Il s’efforça de fréquenter, plus souvent qu’au paravent, le stand du tir de précision à 25 mètres, le seul où il avait une chance de rencontrer d’autres tireurs. La seule rencontre notable, qu’il y fit, fut celle d’un jeune homme sympathique, avec lequel il lia rapidement connaissance. C’était un garçon de taille moyenne, brun aux yeux noirs, avec une petite barbe, taillée avec précision, qui se composait d’une fine moustache et d’un bouc. Il était nouvel arrivant au club, connaissait peu le tir et était curieux de tout apprendre. Il réveilla, chez Paul, un vieil instinct d’enseignant qui sommeillait depuis de nombreuses années. La curiosité du jeune homme était insatiable.

·     Vous possédez un revolver et trois pistolets. Je dois donc en conclure que vous préférez ce second type d’armes au premier.

·     Ne concluez pas trop rapidement ! La répartition de mes armes n’est pas forcément représentative de mes goûts. Je dois dire que l’arme avec laquelle j’ai le plus de plaisir à tirer est mon bon vieux Manurhin MR 73 Match. Son calibre, le .38 Spécial, est une merveille de précision, qui claque bien sans avoir trop de recul. Le revolver c’est aussi le confort : on n’est pas obligé de passer son temps à chercher ses douilles aux quatre coins du stand. Si j’avais à conseiller une seule arme, ce serait un revolver. Les pistolets viennent après. Sauf peut-être le Benelli, qui est aussi une merveille de précision, avec un calibre économique, le .22 long rifle. Dans ce cas, le fait que l’arme éjecte les douilles vides n’est pas un inconvénient, au contraire, ce calibre n’étant pas rechargeable, pourquoi s’ennuyer à extraire les douilles vides de l’arme à la main ! Mon conseil, pour un premier achat, se porterait sur l’une ou l’autre de ces deux armes. A celui qui compte recharger ses cartouches lui-même, je conseillerais le .38 Spécial, c’est un calibre formidable et le rechargement est un plaisir complémentaire. Celui qui ne souhaiterait pas recharger pourrait acheter le Benelli.

·     Pour les deux autres ?

·     Avec eux on change de niveau. Je dirais que les deux premières armes sont mes armes de base pour le tir de précision et que les deux autres sont des armes amusantes, qui viennent en complément des précédentes, mais ne pourraient pas les remplacer. Le pistolet Uzi, qui est une réplique exacte du pistolet-mitrailleur Micro-Uzi, mais ne tirant que coup par coup, est très amusant. Son calibre, le 9 mm parabellum, n’est pas extraordinaire : un petit calibre, nerveux et qui manque de précision. Mais l’arme est intéressante, très rapide et avec une capacité de chargeur exceptionnelle de trente-deux cartouches. Malgré son apparence rustique, c’est une arme suffisamment précise pour le tir rapide.

·     O.k., mais une arme en tôle, quand même...

·     Je suis d’accord pour reconnaître que son mode de fabrication n’a pas l’élégance des armes de poing traditionnelles, mais quel symbole fort elle représente.

·     Tout ce qu’il faut pour discréditer le tir sportif aux yeux de l’opinion publique !

·     Exact ! J’ai un peu honte de reconnaître que le plaisir que j’ai à posséder cette arme ne se justifie pas uniquement par le goût de la belle mécanique ou par celui de la précision.

·     Et l’autre monstre ?

·     Oui, le Desert Aegle est bien un monstre ! Mais qu’elle beau monstre ! Il suffit de le tenir en main pour être subjugué par l’impression de puissance qu’il dégage. Ce n’est pas seulement une impression d’ailleurs !

·     Pourquoi ne pas l’avoir choisi carrément en calibre 50, puisque vous m’avez dit qu’il existe ?

·     Le calibre .44 magnum est un très beau calibre, plus facile à recharger que le calibre 50 qui est proposé par peu de fabricants et qui, de ce fait, n’est pas réellement banalisé. D’autre part, le calibre .44 magnum est curieusement classé en quatrième catégorie, alors que le calibre 50 est classé en première. Je disposais d’une autorisation d’achat de quatrième catégorie, je n’avais pas le choix. J’ai longtemps hésité entre un revolver et ce pistolet, pour illustrer ce calibre. Le choix raisonnable eut été celui du revolver, réputé plus précis et surtout plus facile à domestiquer, c’est la folie qui l’a emporté !

·     Finalement votre goût des armes est au moins aussi fort que votre goût pour le tir !

·     Je l’avoue, mais ne le répétez pas !

 

Après leurs séances de tir, entrecoupées de longues discussions, les deux hommes passaient à table, où ils continuaient à parler d’armes.

·     Pourquoi cette passion pour les viseurs optiques ?

·     Mes raisons sont très prosaïques. Premièrement, pour le tir rapide on ne fait pas mieux que le point rouge.

·     J’ai remarqué que vous utilisez également ce type de viseur en tirs de précision, à 25 mètres.

·     Oui, j’en arrive à mon deuxièmement : l’éclairage artificiel des stands intérieurs du Club des Trois-Vallées est assez faible, il est difficile d’utiliser des dispositifs de visée normale dans ces conditions. Troisièmement, j’avoue que ma vue commence à décliner. Je commence à avoir des difficultés pour accommoder correctement sur la hausse et sur le guidon simultanément. La visée optique m’apporte un confort visuel remarquable. Enfin, pour finir, une raison qui n’est pas la moindre : je trouve cela amusant.

·     Je croyais, par contre, que la visée par faisceau laser n’était pas employée par les tireurs sportifs...

·     C’est vrai, mais c’est bigrement amusant ! J’ai choisi le Benelli pour monter le laser pour plusieurs raisons : d’abord parce que ce type de dispositif est assez fragile et supporte mal les chocs des gros calibres ; ensuite parce que le montage, que Michel a réalisé pour moi, ne touche pas au dispositif de visée normal ; enfin parce qu’avec du .22 long rifle on peut gaspiller des cartouches sans compter. Le Benelli, avec sa culasse non calée, est très rapide. On peut arroser l’objectif à plaisir.

 

La relation, qui se développait entre les deux hommes, devenait rapidement amicale. Bientôt ils prirent l’habitude de venir systématiquement tirer ensembles. De longues discussions les réunissaient, généralement autour d’une table du restaurant du club de tirs. Pascal était insatiable sur tout ce qui concernait les armes de poing et leur usage. Il s’intéressait particulièrement à la conquête de l’Ouest américain.

·     C’était le règne du Colt !

·     Contrairement à ce que l'on croit habituellement, les armes de poing qui ont le plus marqué la pénétration vers l'Ouest, n'ont pas été les revolvers, mais les poivrières. Ces dernières se sont répandues plus rapidement en raison de leurs prix très inférieurs. Au moment de la ruée vers l'or, le prix de vente d'une poivrière, sur la côte Est, était d'environ 15 dollars; celui d'un Colt, de faible calibre, était de 25 dollars. En Californie, la poivrière était revendue 30 dollars, le revolver 250.

·     Pourquoi une telle différence ?

·     En raison de la supériorité technique écrasante du revolver sur la poivrière. La précision de cette dernière était nulle au-delà de quelques mètres et, avec elle, la mise à feu simultanée de l'ensemble des chambres n'était pas rare.

·     D'où vient le terme de poivrière ?

·     Tout simplement du fait que les premières armes de ce type, composées de plusieurs canons tournant autour d'un axe devant un chien unique, se manœuvraient à la main, comme une poivrière. Les premières poivrières à percussion étaient apparues en 1820. Dès 1830, apparaissaient les premiers mécanismes à simple action qui permettaient aux canons de tourner automatiquement quand on arme le chien à la main. En 1837, suivaient les premiers mécanismes à double action, qui non seulement faisaient tourner les canons à l'armement du chien, mais armaient aussi le chien quand l'on appuyait sur la détente. C'étaient les armes les plus rapides et les plus faciles d'emploi de l'époque, ce qui leur assura un immense succès jusqu’en 1850.

·     Après apparurent les Colts ?

·     Non, pas du tout, ils étaient là avant mais ne s’imposaient pas. Samuel Colt déposa son premier brevet, de revolver en simple action, en 1835. Dès 1837, il produisait en série le Colt Paterson, dont le succès d'estime n'empêcha pas son inventeur de faire faillite et de devoir changer de métier. Heureusement pour lui, en 1847, survint la guerre avec le Mexique qui, sous l'impulsion du capitaine Walker, relança les fabrications. Après l’énorme Colt Walker, ce furent les modèles Dragoon, en 1848, Navy, en 1851, Army, en 1860, pour arriver au plus célèbre et plus accompli, le Simple Action Army ou Paecemaker (le pacificateur), en 1873. C'est l'arme que l'on voit dans la plupart des westerns, même si leurs actions sont censées se dérouler vingt ans avant cette date.

·     Que faisaient les concurrents pendant ce temps ?

·     Au début, autre chose que des revolvers, le brevet américain de Samuel Colt lui assura un monopole absolu sur ce type d'armes pendant 21 ans, jusqu’en 1857. C'est ainsi que Smith et Wesson fabriquaient le Volcanic, un pistolet qui fonctionnait suivant le principe qui allait donner la célèbre carabine Winchester. Le monopole de Colt freina considérablement le développement des revolvers, au profit d'autres armes de poing comme les poivrières.

·     Samuel Colt avait intérêt à enchaîner avec un autre brevet après 1857 !

·     En fait, il rata complètement le coche, puisqu'il ne comprit pas l'intérêt du brevet pris par Walter Hunt, en 1846, sur la cartouche métallique, ni celui du brevet de Rollin White couvrant le perçage des barillets de part en part. Ces deux brevets, entre les mains des deux compères, Horace Smith et Daniel Wesson, leur assurèrent le monopole les revolvers chargés par l'arrière de la chambre, avec des cartouches métalliques, de 1857 à 1869.

·     C'est vrai que les premiers Colts se chargeaient encore par le canon!

·     Non seulement les premiers, mais on trouvera des revolvers à percussion, dans l'Ouest, jusqu’en 1880. Il faut dire que les premières cartouches métalliques étaient des petits calibres, puisqu'elles étaient à percussion annulaire, comme la cartouche .22 long rifle actuelle. Il faut dire, aussi, qu'au fin fond de l'Ouest sauvage, les cartouches arrivaient mal, il était plus pratique de couler soi-même ses balles rondes. Les armes à percussion présentaient pourtant quelques inconvénients : lenteur du rechargement (bien que les tireurs s'arrangeaient pour disposer de barillets de rechange préalablement chargés), sensibilité à l'humidité, mise à feu de plusieurs chambres simultanément (ce qui était gênant avec une poivrière à plusieurs canons, mais pouvait être dramatique avec un revolver à un seul canon) et, même, danger dû aux capsules elles-mêmes. C'est ainsi que le marshal de Fort Worth, au Texas, Jim Courtright, qui dégainait en un éclair et tirait aussi bien de la main gauche que de la main droite, fut tué par Luke Short. On constata qu'il n'avait pas pu tirer parce que son barillet avait été coincé par une amorce trop saillante.

·     Grandeur et servitude des défenseurs de l'ordre. Colt, Smith et Wesson représentent donc la Sainte-Trinité des créateurs d'armes américains ?

·     Non, pour être juste, il faudrait ajouter un nom et pas le moindre, celui de John Moses Browning. Sans doute le plus grand génie que le monde de l'arme de poing ait connu. A 24 ans, il invente une carabine à répétition, avec levier de sous-garde, qui devint la Winchester. Plus tard, il invente le système d'emprunt des gaz utilisé dans les pistolets-mitrailleurs, les mitrailleuses et certains pistolets comme le Desert Aegle aujourd’hui. Enfin, il crée son premier pistolet automatique qui aboutira à la lignée des Brownings, fabriqués en Belgique, et au fameux Colt 45, de 1911. Celui-ci sera fabriqué à plus de deux millions et demi d'exemplaires et sera, certainement, le pistolet le plus imité au monde. Samuel Colt n'était pas un grand créatif, Horace Smith et Daniel Wesson étaient surtout des industriels opportunistes, par contre, John Moses Browning était un véritable génie inventif.

·     Voilà bien l'ingénieur qui parle. Browning est donc votre saint patron ?

·     Il est clair qu'il fait partie des techniciens dont je vénère la mémoire!

·     Que de morts ont dû faire toutes ces belles armes dans l'Ouest américain !

·     Quelle erreur ! De 1865 à 1900, une période au cours de laquelle la loi écrite est souvent absente, on a dénombré, dans tout l'Ouest, que 600 meurtres; alors que pour la ville de New York, pour la seule année 1866, on en recense 799. Le même déséquilibre existe encore aujourd'hui : dans l'Ouest profond, où le port d'armes à feu est autorisé, il y a très peu de mort par balle, alors qu'il y en pléthore dans les grandes villes de l'Est, où les armes sont prohibées. Si tout ce que je viens de dire t'intéresse, je te conseille la lecture des ouvrages de Dominique Venner, un Français qui connaît l'histoire des armes mieux que quiconque.

·     Les grands tireurs de l'époque étaient-ils plus rapides, à armes égales, que les tireurs d'aujourd'hui ?

·     Certainement pas, comme dans toutes les disciplines sportives, les performances des tireurs s'accroissent sensiblement avec les techniques modernes d'entraînement. En 1923, le célèbre tireur américain Ed McGiverv établissait un record de vitesse, en plaçant les dix balles de deux revolvers Smith et Wesson, en calibre .38, tirés simultanément en 1 seconde 2/10, dans deux cartes à jouer, placées à 4,50 mètres. En 1985, le sergent Joe Walsh, de la police de Morris County, du New Jersey, obtenait le même résultat en 85/100 de seconde, avec deux Colts Python Ultimate, en calibre .357 magnum.

·     Fantastique ! Comment cela est-il possible ? Tirer dix balles avec précision en moins d'une seconde...

·     Certainement avec beaucoup, beaucoup, d'entraînement !

 

 

* * 9 * *

  

Paul Morelli avait créé, dix ans au paravent, une entreprise d’électronique. Après avoir enseigné, pendant plusieurs années, comme professeur de physique, il avait décidé un jour de quitter l’Education Nationale. Sa vocation s’était émoussée au cours du temps et le métier d’enseignant manquait de créativité à ses yeux.

Au moment de sa démission, il pratiquait, depuis longtemps déjà, un second métier qui satisfaisait mieux sa vocation technique : il avait installé un petit bureau d'études, dans une dépendance de sa villa, et réalisait des projets pour des entreprises locales. Cette activité, qui avait commencé comme un passe-temps, avait peu à peu pris de l’ampleur.

Il commença par travailler au noir, en étant le plus souvent payé en nature par ses employeurs occasionnels. Il recevait, comme rétributions de ses interventions, des produits fabriqués par ses clients ou des équipements pour son laboratoire, payés par leurs sociétés. Très peu des petites entreprises, pour lesquelles il agissait, disposaient d'une caisse noire qui leur permette de lui verser de l’argent liquide, sans qu’il ait à établir de factures, ce qu’il ne pourrait pas faire tant qu’il hésiterait à franchir le pas en s’inscrivant à la Chambre des Métiers. Il percevait quand même parfois de petites sommes, sous forme d’honoraires, qu’il pouvait déclarer en toute légalité tant que le montant annuel restait modeste.

La disponibilité, que lui laissait son emploi principal, était suffisante pour qu’il puisse réaliser des petites études. Ce qui limitait sa capacité d’action, s’était le fait qu’il doive consacrer beaucoup d’heures à des tâches subalternes qu’il aurait volontiers confiées à un employé. Mais il lui était impossible d’embaucher dans la situation marginale qu’il avait adoptée.

Son activité d’études consistait à établir un cahier des charges avec son client, d’effectuer l’étude du produit décrit par ce cahier des charges, de réaliser une maquette fonctionnelle et de livrer celle-ci avec une amorce de dossier de fabrication.

Cette façon de procéder atteignit rapidement ses limites. L’entreprise, qui avait acquis la maquette de faisabilité et les schémas fonctionnels du produit, n’avait généralement pas la capacité de l’industrialiser et d’établir un véritable dossier de fabrication, et se trouvait donc rapidement en butte à des difficultés. Celles-ci pouvaient être assez dramatiques si l’entrepreneur imprudent avait lancé une petite série de produits en partant d’une simple maquette de faisabilité. Paul était alors appelé à la rescousse et on lui reprochait souvent de ne pas avoir fait un bon travail, alors que la qualité de son étude n’était pas en cause.

Pour fournir une prestation plus complète, et donc plus satisfaisante pour ses clients, il fallait absolument qu’il s’adjoigne un technicien. Faute de quoi, il devrait bientôt abandonner cette activité secondaire, qui, peu à peu, le passionnait davantage que son activité principale, mais qui lui apportait également de plus en plus de problèmes.

 

Le hasard d’une rencontre lui permit de trouver une solution.

Au moment où cet événement se produisit, Paul était veuf depuis trois ans et vivait seul dans une coquette villa, fruit d’un héritage familial. Son épouse était également enseignante. Ils avaient vécu cinq ans ensembles, sans avoir d’enfant, au moment où elle fut tuée dans un accident de voiture. Un accident stupide survenu en ville, sur le trajet entre la villa et le lycée où elle enseignait. Depuis, Paul avait vécu seul, sans avoir ni l’opportunité, ni le désir, de se lier à une autre femme. C’était fondamentalement un solitaire, ce que son épouse lui avait reproché maintes fois et qui expliquait peut-être le fait qu’elle n’ait pas voulu avoir d’enfant, n’étant pas certaine de la pérennité de leur couple. Conscient de ses lacunes comme mari, il décida de ne pas tenter à nouveau l’aventure du mariage. Il avait quelques amis et parents, qu’il rencontrait quand la solitude devenait un peu trop oppressante pour lui, ce qui était rarement le cas.

Au cours d’un repas chez un couple d’amis, il entendit parler d’une jeune femme, une technicienne en électronique, qui était au chômage depuis plus d’un an et dont la situation, sur les plans psychologique et financier, devenait critique. Elle devait uniquement, au fait qu’elle occupait un logement appartenant à ses parents, de ne pas être S.D.F. On la lui décrivit comme une jeune femme douce et sérieuse, un peu trop timide et effacée pour trouver un emploi, dans une période très difficile et dans un métier peu propice aux femmes. L’ami, qui lui en parla, était ingénieur électronicien dans une grande entreprise locale. Il avait connu Viviane pendant qu’elle effectuait un contrat d’intérim dans son service. Un de ses collègues, homme marié comme lui, avait eu une brève liaison avec la jeune femme, ce qui lui permettait d’avoir des nouvelles de celle-ci après que sa mission dans l’entreprise se soit achevée. Il avait suivi, à distance, les difficultés grandissantes de la technicienne par son collègue, qui, sans repiquer au jeu dangereux de la liaison, conservait des contacts amicaux avec elle.

·     C’est exactement la technicienne qu’il te faudrait. Pas très créative sur le plan de la conception électronique (pour cela tu n’as besoin de personne), mais très efficace pour la réalisation d’une maquette, le dessin d’un circuit imprimé, le montage d’un dossier technique, en un mot : pour l’industrialisation d’un produit. Et puis c’est une jeune femme très calme, très disciplinée, très honnête, aucun problème pour la laisser travailler chez toi pendant tes cours au lycée.

·     Effectivement, ce que tu m’en dis est séduisant, mais je ne suis pas encore mûr pour embaucher officiellement quelqu’un. C’est un pas très important et très sérieux à franchir, difficilement réversible, j’hésite encore à le faire.

·     Aucun problème ! Personne ne t’oblige à l’embaucher officiellement. Cette pauvre fille vit actuellement avec environ 2.500 Francs par mois, le peu que tu lui donneras, en plus, sera le bienvenu. De toute façon, même si tu ne la payais pas, elle serait déjà ravie d’avoir du travail pour s’occuper et ne pas perdre la main. Elle bénéficie d’une couverture sociale, donc pas de problème !

·     Il n’est pas question de la faire travailler pour rien, je peux lui verser un salaire convenable. Le seul problème, et il est de taille, c’est que mon entreprise n’a pas d’existence légale, pour l’instant du moins.

·     Bon je vois, ce que c’est, monsieur a peur de prendre trop de risques, il veut bien vivre dans l’illégalité, mais pas trop. Il y a une solution à ton problème : embauche là comme femme de ménage, tu bénéficieras même de réduction fiscale !

C’est ainsi que Viviane devint, officiellement, « employée de maison » chez Paul, et, en réalité, sa précieuse et dévouée collaboratrice dans ses travaux électroniques.

 

L’arrivée de Viviane multiplia les possibilités de Paul Morelli et lui permit d’offrir des services plus complets et plus satisfaisants à ses clients. Le bouche à oreille fonctionnant bien, ceux-ci furent de plus en plus nombreux et les délais de réalisation de son mini bureau d’études s’allongèrent sensiblement. La nécessité de payer la jeune femme l’obligea à exploiter au mieux les possibilités offertes par les notes d’honoraires. Il prit rendez-vous avec son inspecteur des impôts et mit en place, avec lui, un plafond annuel suffisamment significatif pour qu’il puisse couvrir les frais engendrés par la jeune femme. Mais cette solution n’était quand même pas satisfaisante, ce faire rétribuer correctement et légalement pour ses services était devenu un casse-tête permanent, et faute de pouvoir le faire, le bilan financier de son travail était dérisoire. Finalement, son seul revenu effectif était son salaire d’enseignant. Son laboratoire était devenu une petite machine efficace, qui se nourrissait elle-même, nourrissait Viviane, mais ne le nourrissait pas lui. Il décida donc de franchir le pas et de s’inscrire à la Chambre des Métiers comme artisan, tout en conservant son emploi d’enseignant. Cette décision apporta une solution à son problème de facturation et lui valu de nombreux problèmes de paperasse et de comptabilité.

La collaboration de Viviane était efficace, sur le plan technique, et très agréable sur le plan humain. La jeune femme était la douceur personnifiée. De taille moyenne, blonde aux cheveux longs, tout en elle était calme et douceur, de ses traits à son caractère. Ce solitaire invétéré avait redouté d’introduire une présence permanente dans son univers personnel. La présence de Viviane chez lui, pendant une cinquantaine d’heures par semaine, n’était non seulement pas gênante, en raison de la discrétion de la jeune fille, mais lui devint rapidement agréable. Cette présence féminine, parfumée et souriante, à ses côtés, illuminait son petit laboratoire. Il décida de veiller à ne pas se laisser embarquer dans une galère sentimentale, qui risquait de perturber son bel équilibre de tireur sportif.

 

Un matin, revenant du lycée, il s’approcha de la jeune femme alors qu’elle travaillait sur un dessin de circuit imprimé. Bien que ne l’ayant pas encore rencontrée ce jour-là, il vint se placer derrière elle en silence, en la regardant travailler. Il vit que Viviane l’avait vu arriver, mais que, toujours discrète et même timide, elle attendait qu’il lui adresse la parole pour répondre. Un rayon de soleil tombait sur les cheveux dorés de sa collaboratrice, accentuant encore son profil de madone de la renaissance italienne. Une impulsion irrésistible le poussa à poser ses mains sur les épaules de la jeune femme. Après avoir marqué un court moment d’arrêt, elle continua à dessiner, comme si rien ne s’était passé. La tête vide, sans très bien comprendre ce qui lui arrivait, Paul posa ses lèvres sur la tête blonde, baisant les cheveux soyeux et parfumés. Elle continua à dessiner, sans manifester la moindre émotion. Il l’embrassa dans le cou, sous ses longs cheveux qu’il écarta doucement. Le contact de la chair tiède et satinée, avec ses lèvres, embrasa ses sens.

Le fait que la technicienne continue à travailler, sans aucune manifestation hostile ou complice, l’excita et le poussa à effectuer un geste brutal pour faire voler en éclat cette impassibilité irritante. Il posa brusquement ses deux mains sur les seins volumineux de la jeune femme. Elle frémit, s’immobilisant un instant, puis reprit son travail. Alors, Paul, fut submergé par le désir. Il ouvrit son corsage, avec maladresse et un peu de brutalité. Il souleva les bonnets du soutien-gorge, sans dégrafer celui-ci, et fit jaillir les seins, passant une main sous chacun des globes lourds et chauds. Parvenant à se maîtriser, il commença à caresser les deux volumes jumeaux avec plus de douceur. Il sentait, sous ses doigts, le corps de sa collaboratrice frémir, mais celle-ci continuait imperturbablement à dessiner. Certes ses gestes n’étaient plus très assurés et son tracé devenait erratique, mais elle s’obstinait à poursuivre son travail malgré tout. Cette obstination silencieuse eut raison de son sang-froid. Soulevant la jeune femme de sa chaise, il lui coucha le buste sur la table, sur le fameux dessin qu’elle fut bien obligée d’abandonner. D’un coup de pied, il chassa la chaise et vint se plaquer contre son postérieur que sa position faisait saillir en bordure de la table de travail. Le visage dissimulé par ses longs cheveux, celle-ci ne prononça pas un seul mot et ne fit pas un seul geste. Soulevant sa jupe avec hâte, il libéra ses fesses, recevant en plein visage une bouffée odorante, dans laquelle le parfum artificiel se mêlait aux subtils arômes naturels qui émanaient de l’intimité dévoilée. Cette invitation olfactive lui fit franchir le point de non-retour. Ne s’attardant que quelques secondes à caresser les doux volumes des fesses rebondies, il baissa vivement la petite culotte en dentelle blanche qui faisait obstacle à son désir, et, extirpant son propre sexe de son pantalon, le fit pénétrer lentement, mais résolument, dans la vulve humide de la jeune femme. Celle-ci frémit à nouveau longuement et laissa échapper un petit soupir, le premier son qu’il avait pu tirer d’elle depuis son retour au laboratoire. L’étreinte fut brutale et de courte durée. Paul avait refoulé trop de désir, au cours des dernières années, pour pouvoir maîtriser correctement cet acte sexuel. Il eut quand même le temps, avant de se retirer précipitamment de sa partenaire, de percevoir les signes de sa participation au coït et même du plaisir qu’elle y prenait. L’abandonnant dans une position qui lui paraissait un peu grotesque, à présent que son influx sexuel était retombé, il s’enfuit dans la partie privée de la villa.

          

Paul Morelli était mécontent de lui, un peu honteux même. Sans avoir l’impression d’avoir violé Viviane, il était mal à l’aise à la pensée qu’il avait peut-être abusé de la situation difficile de celle-ci. Il savait toute l’importance que la jeune femme attachait à son emploi, et il se demandait si elle n’avait pas subi avec dégoût l’étreinte d’un homme, plus âgé qu’elle, pour sauvegarder celui-ci.

·     Cela s’appelle du harcèlement sexuel, mon petit vieux, il n’y a pas de quoi être fier !

Il reprit son travail dans le laboratoire, sans oser dire un mot à la technicienne, qui avait repris son dessin comme si rien ne s’était passé.

A la fin de la matinée, Viviane s’approcha de lui et prit la parole. Etonné par cette attitude, car c’était la première fois qu’elle s’adressait à lui spontanément, Paul écouta son discours avec surprise. Avec beaucoup de gentillesse, elle lui dit qu’elle avait l’impression qu’il se faisait des reproches pour l’acte qu’il avait commis quelques heures au paravent. Sans attendre sa confirmation, elle lui expliqua posément qu’il avait tort de s’inquiéter pour cela ; qu’elle comprenait très bien qu’un homme vivant seul puisse avoir des pulsions sexuelles irrésistibles ; que c’était plutôt un compliment pour elle ; qu’elle n’accepterait pas cela de n’importe qui, mais qu’elle le trouvait très gentil et qu’elle était d’accord pour assouvir ses besoins sexuels à l’avenir. Paul écoutait la jeune femme parler avec stupéfaction, il avait, des rapports entre les hommes et les femmes, une vision très romantique, et il écoutait les paroles aimables de Viviane comme si c’étaient celles d’une extraterrestre. Cette vision calme et dédramatisée des rapports sexuels, hygiénique même, le laissait pantois. Il avait remarqué que dans tout son propos elle n’avait jamais évoqué une seule fois la notion de sentiments ou même de désirs, ne parlant que de la satisfaction d’un besoin.

Soulagé par les affirmations de sa collaboratrice, il était en même temps un peu triste. Quelques instants au paravent, il craignait d’avoir commis un viol, mais en même temps, il espérait que ce serait peut-être le début d’une belle histoire d’amour. A présent, elle l’engageait à considérer l’agression sexuelle, qu’il avait commise sur elle, comme la banale satisfaction d’un besoin légitime, comme si, affamé, il avait avalé un sandwich. Cette vision dédramatisée de l’amour sexuel le déculpabilisait, mais, en même temps, lui donnait le cafard.

Il comprit qu’il y avait danger pour lui à cohabiter avec la jeune femme dans ces conditions. Il risquait de tomber amoureux d’une personne qui se considérait seulement comme son infirmière. La seule solution, pour rompre ce tête-à-tête dangereux pour son équilibre, passait par l’embauche d’autres collaborateurs.    

De toute façon, l’embauche de cette première collaboratrice, même s’il avait utilisé un subterfuge, entraînait Paul dans un engrenage, qui était celui de la réussite professionnelle, mais également celui des soucis professionnels. Il avait commencé par utiliser la technique pour meubler une vie d’enseignant qui ne le satisfaisait pas pleinement. La technique était, au début, un violon d’Ingres passionnant et désintéressé, elle devint progressivement une activité professionnelle à part entière, qui finissait par accaparer sa vie. Il embaucha une seconde personne, puis une troisième. Il lui fallait alors choisir, il quitta l’enseignement et devint véritablement chef d’entreprise. L’arrivée de Viviane, dans sa villa, n’avait eu que des côtés positifs, par contre, il ressentit la présence des personnes suivantes comme une intrusion et décida de louer un local industriel pour y loger son entreprise.               

 

Après dix ans d’activité, l’entreprise créée par Paul avait prospéré. D’entreprise artisanale, elle était devenue société anonyme. Elle occupait à présent une trentaine de personnes, essentiellement des ingénieurs et des techniciens. Les rapports, entre Viviane et lui, n’avaient pas notablement évolué. La technicienne était toujours aussi réservée avec lui, comme elle l’était avec ses autres collaborateurs. Elle vivait toujours seule, dans le petit logement prêté par ses parents. Sans lui témoigner plus de familiarité que ne le justifiait le fait qu’elle soit sa plus ancienne collaboratrice, il avait de temps en temps recours à ses services extra-professionnels, dans la discrétion de son bureau. Elle s’exécutait toujours avec bonne grâce et avec le sourire, en témoignant d’une sexualité pleine et bien équilibrée, sans excès.

 

Avec les années, le champ d’applications du bureau d’études M.E.R, Morelli Etudes et Réalisations, s’était élargi. De temps à autre, une étude, réalisée pour un client, donnait à Paul l’idée d’un nouveau produit suffisamment différant, de celui qu’il avait développé sur commande, pour qu’il puisse s’en attribuer l’entière paternité. Il utilisait ces projets pour meubler les vides laissés par les études réalisées à façon.

Pour exploiter un nouveau projet, Paul cherchait des partenaires industriels ou financiers. Une société nouvelle était créée avec eux autour du produit, ou celui-ci s’insérait dans les gammes de fabrication d’une société déjà existante. Malgré les sollicitations de ses proches collaborateurs, qu’il avait intéressés aux résultats du bureau d’études, il refusait toujours d’entreprendre leur fabrication au sein de la société M.E.R. Il leur expliquait, en souriant, que le terme « Réalisations » était là uniquement pour composer le mot « mer », un clin d’œil à la passion qu’il nourrissait pour celle-ci. En fait, il connaissait le gouffre sans fond en besoins de trésorerie, que représentait une fabrication industrielle. Pour rester le maître absolu chez lui, il refusait de faire entrer M.E.R dans la spirale sans fin des investissements industriels.

·     Croyez-moi, Messieurs, il vaut mieux être maître chez nous que responsables chez les autres.

Pour que les ingénieurs et techniciens du bureau d’études puissent bénéficier également des résultats des produits « maison », il créa un holding pour gérer leurs exploitations, et intéressa chacun d’eux aux résultats de ce holding.

La plupart des « produits-maison » avaient un dénominateur commun qui, en fait, témoignait d’une spécialisation progressive du bureau d’études. Ils entraient, pratiquement tous, dans les domaines touchant à la sûreté et à la sécurité des bâtiments, sûreté des biens et sécurité des personnes. Deux notions souvent antagonistes mais toujours intimement liées. Comment, par exemple, pouvait-on se préoccuper de la sûreté d’un musée, en verrouillant électriquement les issues de secours, sans prendre en considération la sécurité des visiteurs ?

Le fait que, le laboratoire M.E.R ce soit spécialisé dans le domaine de la sûreté, n’était pas purement le fait du hasard. Il découlait directement de la passion de Paul pour les armes. Le résultat était un stand de tir, intégré au laboratoire, dans lequel se faisaient des essais de résistance de matériaux à la pénétration des projectiles provenant des armes à feu. Grâce à une autorisation spéciale du Ministère de l’Intérieur, la société disposait, dans une chambre forte, d’exemplaires des armes et des munitions de guerre les plus performantes du moment. Ainsi, le P.D.G de la société M.E.R bénéficiait, à titre personnel, d’autorisation d’achat et de détention d’armes réservées aux tireurs sportifs, alors que sa société bénéficiait d’autorisations d’achat et de détention d’armes réservées aux forces militaires et aux forces de l’ordre. Les armes acquises par la société ne devaient quitter, sous aucun prétexte, le stand de tir du laboratoire.

 

Au fil des années, la clientèle du bureau d’études M.E.R s’était diversifiée. Aux entreprises qui ne disposaient pas de leur propre bureau d’études électronique, étaient venues s’ajouter des sociétés, dont l’électronique était la vocation première, mais qui reconnaissaient les compétences de M.E.R dans les domaines particuliers que nous avons évoqué. L’Armée ne tarda pas à reconnaître également ses compétences et confiait de plus en plus de projet au laboratoire, qui ne tarda pas à obtenir son accréditation « Secret Défense ».

Ainsi, le goût de Paul Morelli pour les armes à feu, entraîna son laboratoire d’études à travailler sur des projets d’armes autrement redoutables, faisant appel aux technologies les plus modernes.

 

 

* * 10 * *

 

Lorsque l’enquête discrète, que mena le commissaire Bertrand sur Paul Morelli, lui révéla l’existence de l’arsenal de guerre conservé dans le laboratoire de la société M.E.R, et les travaux ultra-secrets, auxquels se livrait parfois cette société aux profits du Ministère de la Défense Nationale ou du Ministère de l’Intérieur, il fut interloqué.

Il partagea sa surprise avec le juge d’instruction Gilbert.

·     Voilà que nous découvrons que le tireur anonyme, qui a trouvé par hasard le corps du député assassiné par des terroristes ou par des mafiosi est, lui-même, une cible potentielle pour ces deux types d’organisations !

·     La coïncidence est en effet très étonnante. Pensez-vous qu’il y ait un lien, autre que celui que nous connaissons actuellement, entre ce Morelli et le meurtre du député ?

·     Certainement aucun lien direct. Rien n’obligeait Paul Morelli à découvrir le corps de la victime et à se mettre ainsi en évidence. Il a, par ailleurs, un alibi en béton : trente personnes qui peuvent certifier l’avoir vu, à l’heure du crime, à plusieurs kilomètres du lieu où celui-ci s’est produit.

·     Ce ne sera donc, pour l’instant, qu’une bizarrerie de plus à noter sur cette curieuse affaire.

·     Oui, nous avons une victime toute désignée, un homme dont on aurait pu prévoir la mort sans faire de gros efforts de voyance. Par contre, les conditions de sa mort sont très étonnantes et même invraisemblables. Un tueur à gage, ou un terroriste, avait une infinité de possibilités pour l’abattre sans prendre aucun risque, et il a été le faire dans des conditions rocambolesques. Les journalistes parlent déjà du mystère de la chambre noire.

·     Pourquoi « chambre noire » ?

·     En raison de la couleur sombre du revêtement isolant qui tapisse les murs et du faible éclairage du stand de tirs. Certains journalistes ont déjà ressorti l’affaire du trafic d’armes provenant du Liban.

·     J’ai lu ça dans le dossier des Renseignements Généraux de Ballestra. Je crois que vous avez enquêté sur cette affaire ?

·     Non, ce n’est pas moi qui ai suivi cette affaire. J’y ai été malheureusement mêlé par le seul fait que l’un de mes inspecteurs était mouillé dans ce trafic.

·     Vous pouvez me rappeler les faits en quelques mots ?

·     Oh ! C’était une petite affaire, qui a fait beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Un agent des forces spéciales de sécurité, en poste à l’ambassade de France au Liban et habitant dans la région, ramenait de Beyrouth quelques armes qu’il vendait pour se faire un peu d’argent de poche.

·     Qu’elles sortes d’armes ?

·     Des Kalachnikovs, des Mini-Uzi, des pistolets semi-automatiques...

·     Ah ! Quand même...

·     Au total moins d’une dizaine d’armes.

·     Que venait faire Ballestra là-dedans ?

·     Les armes étaient proposées à des collectionneurs locaux, généralement des notables : des gros commerçants, un notaire, deux médecins...

·     Ils ne pouvaient pas se contenter d’armes neutralisées !

·     L’attrait du fruit défendu !

·     Et Ballestra ?...

·     Il faisait partie des amateurs et avait servi d’intermédiaire, bénévole, avec d’autres clients. Malgré la volonté du parquet de ne pas trop ébruiter la chose, la rumeur s’est emparée de l’information et des bruits ont couru, repris par « l’Evénement du Jeudi » et par le « Canard Enchaîné », accusant Ballestra d’alimenter en armes les autonomistes corses. C’était manifestement faux.

·     Et votre inspecteur ?

·     C’est lui qui était chargé de diffuser les armes. Son ami retournait au Liban en lui laissant le matériel et lui se chargeait de l’écouler. Au total, les deux « artistes » ont recueilli moins de 120.000 Francs.

·     Effectivement, c’est peu !

·     Ce minable trafic a coûté leurs emplois aux deux zigotos.   

Le juge hocha la tête pensivement. Soudain une idée lui vint à l’esprit.

·     On parle quand même beaucoup d’armes dans notre affaire ! Au fait, ce tireur anodin, comme vous dites, il n’en fait pas un peu trop ?

·     Que voulez-vous dire, monsieur le juge ? Paul Morelli me semble être un homme équilibré et raisonnable.

·     Voilà un monsieur qui fait partie de deux clubs de tirs simultanément, ce n’est déjà pas si fréquent, vous m’apprenez, à présent qu’il dispose d’un stand de tirs dans les locaux de son entreprise. Un stand qui est sans doute insonorisé et sécurisé, dans lequel il peut tirer 24 heures sur 24...

·     Stop, stop, stop, je vous arrête ! Si j’ose dire...

S’exclama le commissaire Bertrand en souriant.

·     Morelli m’a fait visiter l’installation dont il dispose dans son entreprise. Ce n’est pas réellement un stand de tirs, du moins pas un stand qui permette les tirs de loisir. Imaginez une sorte de cube en béton, dont l’intérieur fait environ un mètre de côté et dans lequel on place les objets sur lesquels on veut tirer. Dans ce cube en béton vient déboucher une sorte de tuyau, un gros tuyau, également en béton. Le tuyau... Ils appellent ça plutôt un tunnel. Le tunnel a une longueur ajustable, par ajout ou retrait d’éléments modulaires. Le tireur se place à l’entrée du tunnel, à l’intérieur d’une sorte de cabane mobile, et il tire en direction du cube.

·     Comment entre-t-on dans ce cube, pour mettre les objets sur lesquels on tire ?

·     Par le toit. Il y a une trappe métallique sur le dessus.

·     Quel est l’intérêt de tout ce dispositif, par rapport à un stand de tirs normal ?

·     D’abord ça occupe beaucoup moins de place qu’un véritable stand de tirs, des techniciens peuvent circuler, pendant les tirs, autour du cube et autour du tuyau. Ils disposent de hublots pour observer les effets des impacts, des caméras rapides filment également la cible sous différents angles. Ensuite, il n’y a aucun risque de ricochets, même à très courte distance et avec les plus gros calibres. Le béton est revêtu de matériaux anti-rebonds. Il y a même une chicane en plastique transparent qui équipe la sortie du tunnel. Une matière qui résiste aux balles. Du Mako...

·     Du Makrolon !

·     Oui, c’est ça ! Vous connaissez ce produit ?

·     J’ai une véranda, chez moi, qui en est couverte. En faible épaisseur naturellement.

·     Vous voyez, rien de folichon pour un tireur sportif !

·     Effectivement, je comprends mieux qu’il préfère fréquenter des clubs de tirs plus traditionnels. Il n’empêche que sa passion pour les armes est quand même excessive...

·     Vous savez, monsieur le juge, que je ne la partage pas, mais je crois que cet homme n’est pas un extrémiste ou un fanatique. Je crois plutôt qu’il a gardé une âme de gamin, qu’il continue à jouer aux cow-boys et aux Indiens. Par ailleurs, c’est un cerveau, un inventeur génial et un homme d’affaire brillant qui réussit de façon tout à fait légale. Il est accrédité défense nationale, à titre personnel, comme l’est également son entreprise.

·     Sur les armes, dont dispose l’entreprise, il y a un contrôle sérieux ?

·     Pas de problème, tout est parfaitement en règle et géré de façon très rigoureuse. Impossible qu’une arme sorte faire un petit tour dans les mains d’un employé !

·     Ca veut dire que lui, par contre, pourrait le faire ?

·     Oui bien sûr ! C’est lui le responsable, personne ne le contrôle. Je ne crois pas qu’il soit homme à jouer à cela. Il a acheté des armes personnelles, suivant la procédure légale des autorisations d’achats délivrées par la Préfecture. Personne, dans les deux clubs qu’il fréquente, n’est au courant du fait qu’il a des armes dans son entreprise. Les armes de l’entreprise, et les munitions correspondantes, lui sont fournies par le Ministère de la Défense ; alors qu’il achète ses armes et ses munitions personnelles chez les armuriers du coin. Les deux systèmes sont complètement étanches l’un par rapport à l’autre. Chaque séance de tirs, dans le tunnel, fait l’objet d’un rapport circonstancié, qui spécifie les armes et les munitions utilisées.

·     Bon, je vous l’accorde, rien d’anormal de ce côté-là...

Le juge d’instruction fit une petite moue en direction du commissaire.

·     Vous avez vu que le fichier des R.G. prêtait, à Morelli, quelques tendances révolutionnaires quand il était étudiant ?

Le commissaire regarda le juge avec un petit sourire dans ses yeux bleus.

·     Tous les étudiants ne sont-ils pas un peu extrémistes dans leurs prises de positions ? Cela fait ensuite d’excellents bourgeois.

Le juge Gilbert opina du chef en silence pour marquer son approbation. Puis, il manifesta soudain un peu d’inquiétude.

·      Mais, si la presse à vent de l’arsenal dont dispose Paul Morelli, avec le malheureux précédent de Ballestra, les suppositions les plus folles vont circuler. Reconnaissez que l’on parle beaucoup d’armes à feu dans cette affaire !

Le commissaire regarda à nouveau le juge avec un petit sourire gentiment moqueur.

·     Avec un homme abattu dans un stand de tirs, il fallait, de toute façon, s’y attendre un peu. Ce n’est pas moi qui vais informer la presse, mais vu l’intérêt qu’elle porte à cette affaire et vu le nombre de personnes qui sont au courant de l’existence des armes dans l’environnement professionnel de Paul Morelli, je suis très étonné qu’un journaliste n’ait pas déjà mis le doigt sur l’information.

·     A chaque jour suffit sa peine. Que donnent les recherches auprès des indicateurs du milieu local ?

·     Rien pour l’instant !

·     Que donnent les recherches en Corse ?

·     Rien ! Ou si eu de chose…

·     Qu’elles choses ?

·     Il apparaît clairement que Ballestra était une cible potentielle pour les terroristes, mais personne ne revendique sa mort et il semble même que les différentes factions se renvoient mutuellement la responsabilité du crime.

·     Encore quelque chose d’étonnant ! Vous voulez dire que tout le monde voulait qu’il soit mort, mais que personne ne voulait le tuer ?

·     C’est tout à fait cela. Il semble que le député est mort trop tôt et que cela dérange certains projets des autonomistes. Lesquels ? Je l’ignore.

·     Quelles sont vos intentions à présent, commissaire ?

·      Continuer à soulever des pierres pour voir ce qui se cache dessous.