Le voilier sortait du port de plaisance de Mandelieu-La Napoule. A faible vitesse, il fendait l’eau sans provoquer le moindre sillage. Son moteur, au ralenti, émettait un bruit feutré. Paul tenait la barre à roue, Pascal enlevait les pare-battages.

·     Où je mets les défenses, capitaine ?

·     Dans le cockpit, à bâbord, le premier coffre vers l’avant.

·     O.k., c’est comme si c’était fait.

Le bateau arrivait au niveau du signal qui indique l’entrée du port, la houle venant du large commençait à se faire sentir.

·     Tu veux aller dans quelle direction, Pascal, les îles ou l’Estérel ?

·     Vers le large !

·     Il n’y a pas grand-chose, au large, quand on ne dispose que de quelques heures.

·     Je veux voir l’horizon, rien que l’horizon !

·     D’accord, d’accord, on y va.

Le voilier, après avoir viré vers le large, fendait la houle avec un peu de tangage et pas mal de roulis. Paul avait accéléré légèrement le moteur, dont le bruit, très amorti, était un peu plus soutenu.

·     Tu vas tenir la barre pendant que j’établis les voiles.

·     Je pourrais le faire moi !

·     Pour la première fois, regarde. La prochaine fois tu sauras le faire. Tiens, il faut que tu gardes ce cap. Regarde la girouette, pas le compas. Tu dois rester vent debout, c’est-à-dire aller vers le vent.

·     O.k., ça va, je ne suis pas complètement ignare, je connais quelques mots du vocabulaire marin.

·     Excuse-moi, mais il vaut mieux que je sois sûr que tu as bien compris. Pour l’instant, c’est la bonace, mais dans quelques dizaines de minutes on peut avoir force 7. C’est ça la Méditerranée mon vieux !

·     O.k. Papa ! Comment tu fais, quand tu es seul, pour tout faire en même temps ?

·     Le bateau est équipé pour cela : enrouleur de génois, enrouleur de grand-voile, pilote automatique, régulateur d’allure,… le grand confort. Je sors très souvent seul, par pratiquement tous les temps. Aujourd’hui, on est deux, je ne vais pas tout faire seul pendant que tu me regardes comme un cochon de payant !

·     O.k., tu peux aller jouer avec les drisses, je tiens le cap.

·     Pas de drisses, les voiles sont déjà hissées et suffisamment étarquées, uniquement des écoutes.

Paul s’affaira un moment à l’avant du cockpit où revenaient toutes les drisses et toutes les écoutes. Proprement lovée, chacune d’elles était bloquée par un taquet-coinceur d’une couleur spécifique, chacune disposait de son propre winch. Quelques minutes après, la grand-voile faseyait dans le vent.

·     Abats légèrement pour prendre le vent ! C’est bon, reste comme cela.

Le voilier s’était incliné de quelques degrés sous le vent qui, creusant la voile, commençait à le propulser. La gîte s’amplifia lorsque Paul commença à dérouler le génois. Prenant la forme de deux ailes de mouette, les deux voiles soigneusement bordées tiraient le navire vers le large, au près serré. Le roulis avait complètement disparu, un léger tangage subsistait, provoqué par une houle courte qui s’accentuait en direction de la haute mer.

·     Quoi de plus beau qu’un voilier clampé sur le vent !

·     S’il pouvait ne pas pencher, je préférerais.

·     La gîte est à la voile ce que le jeu est à la mécanique : indispensable.

·     Oui sans doute, mais point trop n’en faut !

Paul avait arrêté le moteur, le voilier filait déjà à six nœuds, avec seulement un petit vent de force 3.

·     Quelle est la longueur exacte de ce bateau ?

·     Quarante-deux pieds, c’est-à-dire environ treize mètres et demi.

·     Belle bête ! Avec tout ce teck, c’est superbe !

·     Oui c’est une très belle bête. Comme les Anglais, j’ai tendance à attribuer un genre féminin à mon bateau. Je le vois comme une pouliche, une belle cavale blanche.

Pascal s’habituait peu à peu aux réactions du bateau. Silencieux, il prenait de plus en plus de plaisir à barrer. Paul s’était installé sur un banc, près de lui et se laissait bercer par le tangage. La lourde coque avait pris sa vitesse maximale et écrasait les vagues sans ralentir dans sa course. Les voiles, le mat, les haubans vibraient au vent.

Après une heure de navigation sans objectif, le bateau fonçait toujours vers le large. La côte n’était plus qu’une masse indécise au-dessus de l’horizon, une légère brume en masquait les contours.

·     Il faudra bientôt prendre une décision, on ne peut pas continuer comme cela indéfiniment.

·     Arrêtons-nous !

·     Nous arrêter, ici ?

Paul regardait le jeune homme avec incrédulité. Ce garçon sympathique avait des points troubles dans sa personnalité. De temps en temps, Paul avait du mal à le comprendre et à le suivre dans ses pensées.

·     On pourrait se baigner !

·     Oui, pourquoi pas. Je préfère généralement une crique tranquille pour le faire, mais pourquoi ne pas se baigner au large.

Par deux gestes brusques et précis, Paul relâcha les écoutes des deux voiles. Le bateau lofa immédiatement pour venir vent debout. Après avoir parcouru encore quelques dizaines de mètres sur son ère, il s’arrêta bientôt. Pendant ce temps, Paul avait déjà enroulé, à distance, la grand-voile à l’intérieur du mat et le génois autour de l’étais. Une houle de courte période, avec des creux d’environ un mètre, rendait la situation inconfortable. Dès que son action sur la barre n’avait plus eu d’effets, Pascal s’était hâtivement déshabillé, lançant pantalon et chemise en vrac sur un banc du cockpit. Il portait un maillot sous son pantalon. Sans attendre davantage, il courut vers le plat-bord et plongea dans l’eau bleue sombre. Paul le regarda faire en hochant la tête, avec un petit sourire aux lèvres. Quand il reparut à la surface, le jeune impétueux s’exclama que l’eau était froide et se mit à nager vigoureusement pour se réchauffer. Pendant ce temps, posément, Paul sortit une haussière d’un coffre, attacha une défense à l’une des extrémités du cordage, et tourna l’autre extrémité à un taquet d’amarrage, à la poupe du voilier. Il lança l’extrémité libre dans l’eau, aussi loin qu’il le put. Il se dévêtit et rangea soigneusement ses vêtements sur le banc opposé de celui qu’occupaient les habits du jeune homme. Il se rendit ensuite à l’arrière du bateau, descendit sur la jupe qui saillait hors du tableau arrière, décrocha l’échelle de bain et la fit basculer dans l’eau. Pascal, qui nageait sur place, à quelques mètres de là, l’observait avec un sourire moqueur.

·     Tu es vraiment un prof !

·     Non ! Un technicien.

·     O.k., le technicien, le dernier à la bouée paie un pot !

Il se mit aussitôt à nager en direction de la défense. Paul plongea et se dirigea, lui aussi, vers l’objectif qui lui avait été désigné. Les deux hommes posèrent, à peu près en même temps, une main sur le flotteur. Ils s’ébrouèrent en riant et revinrent vers le bateau.

·     Elle est vraiment très froide.

·     Elle est toujours plus fraîche au large, même au plus chaud de l’été.

Ils remontèrent à bord et entreprirent de se sécher.

 

·     Voilà un beau stand de tir ! Je suis certains que tu as des armes à bord.

·     Le minimum nécessaire : un fusil à pompe, marinisé, et un Thompson Contender, en calibre .22 long rifle, en acier inoxydable, seulement des armes autorisées.

·     Le fusil à pompe c’est pour les pirates, o.k., mais le pistolet, c’est pourquoi ?

·     Pour tirer sur les épaves, dans la calmasse.

·     Tu fais bien quelques cartons sur des dauphins ?

·     Des dauphins, ce serait monstrueux ! Je ne tire jamais sur un animal et surtout pas sur les dauphins.

·     Des requins, alors ?

·     Même pas. D’ailleurs, les requins nageant en surface sont rares par ici. J’en ai vu, au cours des années, mais très peu. Par contre, les requins des profondeurs pullulent. J’en pêche fréquemment.

·     Pas possible ! Des roussettes ?

·     Pas seulement des roussettes, beaucoup d'autres variétés. J’ai même pris un requin moine de plus de deux mètres.

·     Qu’est ce que tu appelles « profondeurs » ?

·     600, 800, 1.000, 1.200 mètres.

·     Comment peut-on faire ça ?

·     Avec le matériel adéquat : des palangres, un treuil avec un cabestan électrique (ce qui est d’ailleurs interdit aux non professionnels, mais on fait avec...). Si cela t’intéresse, tu pourras participer à une pêche, une de ces nuits. Car ces pêches-là ne se font que la nuit.

·     Volontiers, mais avec la chance que j’ai, on ne prendra pas de requin cette nuit-là !

·     Cela m’étonnerait beaucoup, la difficulté c’est de ne pas en prendre. Ce que l’on cherche, ce sont les mostelles. Un excellent poisson, qui peut être très gros à ces profondeurs. Ces foutus requins étant très voraces, ce sont eux que l’on a le plus de chance de prendre. Ils ne sont pas toujours gros, mais avec leurs gueules énormes, ils mordent à des appâts destinés à des poissons beaucoup plus gros qu’eux.

·     Si on faisait un carton sur quelques bouteilles vides ?

·     Au fusil ou au pistolet ?

·     Au pistolet bien sûr !

Paul entra un instant dans la cabine et ressortit avec une trousse en plastique à la main et une bouteille d’eau minérale pleine sous le bras.

·     Je regrette, mais je n’ai pas de bouteille vide. Tu as soif ?

·     Non.

·     Alors vide-moi les deux-tiers de cette bouteille et revisse le bouchon.

Pendant que Pascal s’exécutait, son compagnon ouvrit la trousse et en sortit un paquet de chiffons gras qui entourait une arme. Il libéra celle-ci des chiffons et essuya l’excédent de graisse qui s’y était déposé.

·     Ouaou ! Un canon de 14 pouces et une lunette de visée ! C’est encore un point rouge ?

·     Non c’est un viseur optique, avec un grossissement de 4.

Pascal lança la bouteille à la mer. Un courant assez fort commença à l’éloigner du bateau. Paul tendit le Contender à son invité, avec une boîte de cartouches. Le jeune homme arma calmement le pistolet, visa posément la bouteille, qui montait et descendait au grès de la houle, alors que le bateau adoptait des mouvements non synchronisés. Il tira juste au moment où le goulot disparaissait derrière une vague. Il lança un juron et tendit l’arme et les cartouches à Paul. La bouteille continuait à s’éloigner rapidement du bateau. Elle était déjà à environ cinquante mètres et on commençait à avoir du mal à la distinguer. Un tiers, seulement, de sa partie supérieure sortait de l’eau et elle disparaissait de plus en plus longtemps derrière la crête des vagues.

·     Il va falloir mettre le moteur pour la rattraper, prof. Impossible de la toucher dans ces conditions. Avec le grossissement de la lunette, ça bouge vraiment beaucoup !

Paul sourit en silence. Il se cala solidement sur ses deux pieds écartés. Il visa en prenant le temps de s’accoutumer aux mouvements du bateau, le pistolet tenu à deux mains. Il tira juste au moment où le goulot apparaissait au sommet d’une vague. L’éclatement de la partie supérieure de la bouteille fut nettement perceptible des deux hommes.

·     Chapeau bas, professeur. Joli coup !

·     Je suis l’homme des coups difficiles et je réussis toujours mon premier tir. Après, cela se gâte généralement. Bon je crois que la situation ne s’améliore pas, il serait bon de s’habiller et de revenir vers la côte.

Il remit l’arme dans ses chiffons, puis le tout dans l’étui, et commença à se vêtir, imité par son ami.

Quand il fut habiller, Paul se rendit à l’arrière, pour remettre l’échelle en position de navigation et sortir l’haussière de l’eau. Quand il l’eut ramenée à bord, il se tourna vers le cockpit pour regarder ce que faisait son compagnon. Ce qu’il vit le paralysa. Pascal avait ressorti le pistolet de son étui et était en train de le viser posément à la tête. Paul eut l’impression que tout son sang se retirait de son corps. Ces membres étaient tétanisés, sa poitrine bloquée l’empêchait de respirer, il était littéralement figé sur place. Son cerveau lui disait de se jeter sur le pont, pour tenter d’éviter la balle, mais son corps ne répondait plus à son cerveau.

Lentement, Pascal abaissa l’arme et, voyant le visage blafard de Paul, éclata de rire.

·     Il est vide, naturellement !

Il brisa l’arme, en faisant basculer le canon vers l’avant, et montra la chambre de la culasse qui était effectivement vide.

 

Tandis que le jeune homme continuait à plaisanter, Paul ne parvenait pas à retrouver sa sérénité. Il aurait dû se fâcher contre ce jeune imbécile, lui expliquer que l’on ne joue jamais de cette façon avec une arme, même si, avec un pistolet à un coup, à canon basculant, un accident est très improbable. En fait, il restait curieusement absent, comme si la peur l’avait distancié de l’événement, comme s’il était dans un état second. Un malaise s’était emparé de lui, quelque chose clochait dans la scène qui venait de se dérouler et il n’arrivait pas à trouver quoi. Cet incident était somme toute banal, le geste idiot d’un jeune homme un peu fantasque, mais qui avait sans doute soigneusement vérifié que l’arme était vide, ce qu’elle était d’ailleurs obligatoirement après que lui-même l’eut posée. Quelque chose clochait dans sa propre attitude. Qu’il ait eu un moment d’inquiétude, en se voyant mis en joue par une arme à feu, était compréhensible, mais la peur mortelle qui s’était emparée de lui n’était pas normale. Paul avait déjà eu, à plusieurs reprises, l’occasion de côtoyer la mort d’assez près, dans des conditions qui lui avaient laissé le temps de prendre conscience du danger. Il avait constaté chaque fois, avec satisfaction, qu’il avait gardé tout son sang-froid. Pourquoi, dans un incident aussi banal avait-il été saisi par une véritable peur panique ? Après plusieurs dizaines de minutes de réflexion, sur le chemin du retour, il comprit que ce qui l’avait ainsi perturbé, c’était la conviction qu’il avait eue spontanément, au moment où il avait cru que le jeune homme allait l’abattre, qu’il s’attendait à ce geste, qu’il avait toujours su que ce drame allait se produire.

Le retour se passa en silence. Une gêne s’était installée entre les deux hommes. Pascal tenta de la dissiper, en lançant quelques plaisanteries, puis il renonça en se plongeant dans un silence boudeur. Paul continuait à être absent, son corps faisait des gestes automatiques, mais son esprit était ailleurs. Il essayait d’analyser ce qui s’était passé, de revoir le film de l’événement dans sa tête, seconde par seconde. Il essayait de pénétrer dans son propre subconscient pour mettre à jour les pensées qui s’y trouvaient et qu’il avait entrevues un bref instant sans parvenir à bien les comprendre. S’attendre à ce que Pascal le mette en joue avec l’une de ses armes à feu et l’abatte, cela revenait à considérer que Pascal était l’assassin du député Ballestra. Il tentait de faire défiler dans sa tête toutes les minutes qu’il avait passées avec Pascal, au cours des dernières semaines, pour essayer de percevoir ce qui avait pu imposer à son subconscient cette conviction. Plus le temps passait, plus la fugace illumination qu’il avait eue devant ce qu’il avait cru être l’approche de sa mort se dissipait. Peu à peu, il commença à croire que la brutalité de la découverte du cadavre, horriblement mutilé dans son stand de tirs préféré, l’avait davantage bouleversé qu’il ne l’avait imaginé au premier abord. Il en arriva même à penser qu’il devrait voir un psychiatre, comme le font aujourd’hui les témoins et les victimes des attentats terroristes ou les parents des victimes d’un accident grave.

Revenu à quai, les deux hommes se séparèrent avec des salutations et des sourires forcés. Quelque chose s’était cassé entre eux, qui peut-être ne se reconstituerait plus jamais.

 

 

* * 15 * *

 

Deux jours après sa visite au domicile de Paul Morelli, la journaliste appela celui-ci au téléphone, à son bureau, en début d’après-midi. Elle lui annonça qu’elle avait achevé sa petite enquête, et que toutes les informations complémentaires, qu’elle avait obtenues, confortaient ses propres déclarations. Elle lui demanda si elle pouvait passer le voir dans son entreprise, pour lui poser encore une ou deux questions et pour voir le dispositif d’essais de résistance aux projectiles, qu’elle avait du mal à imaginer avec la description verbale qu’il lui en avait faite. Paul accepta naturellement avec joie. Il n’espérait pas revoir si tôt la jeune femme et était ravie de cette opportunité.

 

Une heure plus tard, Marine arriva dans le bureau du P.D.G de la société M.E.R. Celui-ci eut le souffle coupé par cette apparition, la jeune femme était encore plus belle, en réalité, qu’elle ne l’était dans sa mémoire. Il lui fit, séance tenante, visiter le bureau d'études et la dépendance dans laquelle se trouvait le stand de tirs d’essais.

Pour illustrer l’intérêt du dispositif, il plaça, au centre du cube de béton, un vieux casque de moto qui traînait sur une étagère. Il se rendit, avec la journaliste, prés du coffre contenant les armes. Il ouvrit le cahier d’enregistrement des essais, le renseigna avec précision, puis montra à la jeune femme que tout était noté : date et heure de l’essai, motivation, nom de la personne qui le réalisait, nom des éventuels témoins (en l’occurrence mademoiselle Marine Duroc), nom de l’arme employée, type des munitions utilisées, nombre de cartouches tirées. Il prit un fusil d’assaut Kalachnikov AK74 et 30 cartouches M74 dont il garnit un chargeur, il referma ensuite soigneusement le coffre.

Après avoir prêté un casque de tir à Marine, il l’installa près d’un hublot, pour qu’elle puisse observer les résultats de l’essai. Il se plaça ensuite à l’extrémité du tunnel de tirs, à l’intérieur de la cabine mobile, et ouvrit le feu en direction de l’objectif. La journaliste observait, pétrifiée, la rapide transformation que subissait le casque fixé au milieu de la chambre d’essais. Le bruit, qui lui parvenait, était considérablement diminué par les barrières successives, ce qui rendait le spectacle encore plus étonnant. Le casque se modifiait sous ses yeux comme si sa matière entrait en ébullition. Des trous se formaient, des fragments de matière s’arrachaient. Quand Paul cessa de tirer, il ne restait plus qu’une masse déchiquetée sur son support initial.

Paul sortit de la cabine mobile et retourna immédiatement au coffre pour y déposer l’arme. Il revint en souriant à la jeune femme qui venait d’enlever son casque et demeurait encore un peu étourdi par le spectacle auquel elle venait d’assister.

·     Croyez-vous que ce casque soit une bonne protection contre les balles ?

·     Je suis effaré par ce que je viens de voir.

·     Cela n’a aucune signification, j’ai appuyé volontairement sur le côté spectaculaire pour vous impressionner. Mon seul objectif était de vous montrer comment se déroulait un essai, en vous présentant l’ensemble de la procédure. Heureusement, ces essais ne sont pas destinés à détruire des objets qui n’ont pas été conçus pour résister aux projectiles.

Il retourna vers la chambre forte qu’il ouvrit.

·     Vous venez de voir tirer la dernière version soviétique du fameux fusil d’assaut Kalachnikov, l’arme de toutes les révolutions. Voici le grand ancêtre, l’AK 47, calibre plus gros 7,62 x 39, au lieu de 5,45 x 39, mais vitesse initiale plus faible, 710 mètres contre 900 mètres par seconde.

Il tenait dans sa main gauche une nouvelle arme, semblable à la précédente, sur laquelle il passait sa main droite, comme s’il voulait la caresser. Marine regardait alternativement l’arme et celui qui la tenait, avec un rien d’incrédulité dans le regard. Elle voulut parler, mais s’interrompit, se rendant compte que Paul était absorbé par sa contemplation, elle attendit qu’il ait remis la seconde arme dans le coffre et qu’il ait refermé celui-ci.

·     On en arrive à ma question principale...

·     On pourrait peut-être continuer dans mon bureau qui est nettement plus confortable que ce local ?

La jeune femme opina du chef et le précéda dans la direction qu’il lui indiquait.

·     Votre bureau est effectivement très confortable : moquette épaisse sur le sol, tissus tendus sur les murs, tableaux, canapé, bar, réfrigérateur de bureau, télévision, magnétoscope, chaîne Hi-Fi...

·     C’est là que je passe l’essentiel de mon temps et, surtout, c’est le terrain privilégié de mon activité commerciale. Regardez !

Il ouvrit un placard du bar, faisant apparaître une quantité impressionnante de bouteilles d’alcool.

·     Je peux vous proposer les meilleures marques des principaux alcools. En particulier, j’ai là une collection de bouteilles de whisky dont beaucoup sont introuvables en France. Vous savez, depuis l’autre soir, que je ne bois jamais une goutte d’alcool, cela vous donne à penser que l’usage de cette pièce ne m’est pas exclusivement réservé. Que prendrez-vous ?

·     A cette heure ci, un jus d’orange, s’il vous plaît.

Il servit deux verres et revint s’asseoir près d’elle.

·     Alors, cette question ?

·     Pouvez-vous m’indiquer le rapport qu’il y a entre votre activité, en électronique, et ces essais de résistance des matériaux ? J’ai du mal à le voir.

·     Il n’y en a très peu ! Il s’agit de deux activités distinctes et à peine complémentaires, dans la mesure où l’on peut dire que la protection physique des individus est complémentaire de la protection électronique des biens. Généralement, ce ne sont pas les mêmes sociétés qui pratiquent les deux activités, ou, plus exactement, il est rare qu’une entreprise, dont la vocation est purement électronique, se lance dans des études sur les matériaux. Par contre, je pourrais vous citer au moins une grande entreprise de métallerie, installée en Alsace, qui s’est mise à l’électronique avec beaucoup de succès, et qui se livre à des essais sur les matériaux, avec un stand de tirs moins sophistiqué, mais au moins aussi bien équipé en armes que le mien.

·     Dans ces conditions, comment expliquez-vous votre cheminement vers cette activité ?

·     Ma réponse va faire très mauvaise impression dans mon dossier, mais je crois qu’il serait absurde de vous mentir.

·     Je préférerais que vous évitiez de le faire...

·     Seule ma passion pour les armes est en cause ! Je suis abonné à toutes les revues françaises et à quelques revues américaines qui parlent des armes. Elles publient souvent des études sur la pénétration des projectiles dans les différents matériaux, ainsi que des bancs d’essais sur les gilets pare-balles. C’est à la suite d’une lecture que j’ai eu l’idée d’un nouveau type de protection individuelle. Ma culture scientifique et technique m’a conduit à amasser, dans ma mémoire et dans mes dossiers, une documentation considérable sur les domaines d’activités les plus divers. Il se trouve qu’un jour, un faisceau d’éléments a convergé sur une idée applicable à un gilet pare-balles.

·     Pourquoi pas !

·     La lecture d’une revue scientifique américaine avait porté à ma connaissance une découverte extraordinaire, due, une fois de plus, au hasard. Dans une base U.S, des militaires manipulaient des plaques de blindage réalisées dans un alliage de titane et de nickel. Un maladroit laissa tomber une plaque sur le sol. Celle-ci étant constituée d’un métal extrêmement dur, aurait dû sonner et rebondir comme une cloche. En fait, elle se comporta comme une plaque de plomb et amortit le choc, avec un bruit sourd. Cette réaction anormale attira l’attention d’un scientifique qui passait par-là. Après une enquête et des analyses, il se révéla que ce comportement surprenant était obtenu avec un dosage bien précis des deux composants, qui conservait au matériau sa dureté, tout en lui ajoutant un fabuleux pouvoir amortisseur. Cette lecture attira mon attention, car je savais que le plus grand problème à surmonter, pour réaliser des protections individuelles proches du corps, n’est pas d’interdire la pénétration des projectiles. Cela de nombreuses variétés d’acier et d’autres alliages savent le faire, mais d’amortir le choc qui peut provoquer des traumatismes mortels à la personne protégée. Les chevaliers du moyen âge le savaient bien, qui portaient plusieurs épaisseurs de tissus protecteurs sous leurs armures de métal. Un second problème important est celui du poids. Ces deux raisons combinées font que les gilets actuels sont généralement réalisés avec des matières plastiques, comme le Kevlar, qui sont légères, empêchent correctement la pénétration d’une balle et amortissent suffisamment les chocs. Malheureusement, ces matériaux se laissent traverser par un modeste poinçon de cordonnier. Le titane étant un métal très léger, il me semblait que ce nouveau matériau pouvait posséder des performances intéressantes. Je ne fus pas déçu. Les gilets réalisés avec « mon alliage » sont très supérieurs à tout ce que l’on peut trouver sur le marché mondial : légèreté, résistance à la pénétration, même par une pointe acérée, et un pouvoir amortisseur littéralement magique.  En dehors du choix du produit, mon innovation tient essentiellement dans la manière de mettre en œuvre le métal qui, il faut le reconnaître, ne se travaille pas comme une matière plastique.

·     Quel éclectisme, nous sommes loin de votre activité en électronique. N’avez-vous pas peur de trop vous disperser ?

·     C’est, au contraire, la diversité des applications qui me séduit. D’autre part, il y a dans mon travail une part ludique que je considère comme très importante. J’ai pris, au cours des années, plusieurs dizaines de brevets portant sur les domaines d’applications les plus divers : navigation de plaisance, électronique médicale, météorologie, fabrication de matières plastiques et, naturellement, sûreté des biens et sécurité des personnes. Pour mettre au point un nouveau type de sondeur de navigation, j’ai passé des heures en baie de Cannes, à bord d’un bateau. Je préfère vous dire que ma motivation n’était pas uniquement technique. De la même façon, lorsque j’ai entrepris des études sur les protections physiques contre les projectiles, grâce à un succès certain sur le plan financier, je me suis donné des moyens conséquents qui facilitaient mon travail et flattaient, simultanément, mon « attirance malsaine » pour les armes.

Après cet exposé, Paul tendit ses mains jointes en direction de Marine, comme s’il les lui présentait pour qu’elle puisse lui passer une paire de menottes. La jeune femme éclata de rire.

·     Je ne vous arrêterais pas encore aujourd’hui... J’ai une certaine méfiance envers les armes à feu, et les « pas à feu », aussi, d’ailleurs. Mais je ne vous prends pas pour un monstre parce que vous les aimez vous-même.

·     Je n’aime pas les armes ! Je me passionne pour tout ce qui les concerne, ce qui est différent. Mais ce n’est pas une passion exclusive : j’aime l’électronique, l’informatique, la photographie, la mer, la voile, les antiquités de marine, l’histoire des galères au seizième siècle en Méditerranée, les Antilles, la côte ouest de la Corse, le chocolat, la pizza aux quatre fromages et les jeunes femmes rousses...

·     Si j’ai bien compris, vous avez remplacé le raton laveur de Prévert par les jeunes femmes rousses ?

·     Je ne crois pas que Prévert fantasmait sur les ratons laveurs !

·     Monsieur Morelli, vous êtes en train de déraper dangereusement...

·     Le pire, c’est que je n’ai aucune chance de vous convaincre que mon énumération, bien que sans doute incomplète, était parfaitement sincère, en chacun de ses points. Vous me prenez à présent pour un dragueur, ce que je n’ai jamais été capable d’être.

·     Je ne serais pas aussi pessimiste, que vous, sur ce point... Mais revenons à notre affaire ! Votre réponse me satisfait pleinement. Je n’ai pas à juger de la qualité de votre motivation, mais de sa crédibilité. Sur ce point, je suis convaincu. J’ai pu discuter avec quelques personnes qui m’avaient déjà éclairé avant que je revienne vous voir. On m’a aussi parlé de votre fantasme pour les rousses...

Ses yeux verts lançaient des feux moqueurs vers Paul, qui était éberlué.

·     Qui avez-vous pu rencontrer pour cela ?...

·     Quelqu’un qui vous connaît très bien, et vous apprécie.

·     Qui, qui ?

·     Un bon journaliste ne dévoile jamais ses sources ! A présent que je suis prévenue, je serais prudente. La prochaine fois que je coucherais chez vous, je dormirais réellement avec ma bombe lacrymogène à la main.

·     Hé bien, ce sera cette nuit !

·     Vous êtes fou ! J’ai un avion à 20 heures 15, pour Paris. Il faut d’ailleurs que je commence à surveiller ma montre.

·     Pourquoi rentrer un vendredi soir, vous ne pourrez rien faire sur le plan professionnel avant lundi ?

·     Et sur le plan personnel ?

·     Oui... Mais...

La jeune femme éclata une fois de plus de son rire cristallin.

·     Sérieusement, monsieur Morelli, comment pourrais-je justifier le prolongement de mon séjour, autrement que par votre fantasme pour les rousses ?

·     Justifier à qui ? A votre patron, à votre mère... A votre fiancé ?

·     A moi-même, je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même, et c’est déjà beaucoup !

·     Bon, dans ces conditions, je vais vous donner deux bonnes raisons. La première, c’est parce que je vais vous faire vivre, demain, la plus belle journée de mer et de voiles de votre vie...

·     Cela ne serait pas difficile, ce serait la première. Je ne sais même pas si je crains le mal de mer.

·     Raison de plus ! Pour le mal de mer, pas de problème, j’ai une recette-miracle : une petite pastille que l’on se colle derrière l’oreille, la veille, et qui fait effet pendant quarante-huit heures.

·     Voyons si la seconde raison est plus sérieuse que la première...

·     La seconde raison... La seconde raison...

·     Vous avez du mal à la trouver !

·     Non, j’hésite à vous confier un secret. Avec une journaliste, on ne sait jamais !

·     Donner moi une idée de la nature du secret ?

·     J’ai la conviction de connaître l’assassin du député Ballestra.

·     Quoi !... Vous vous moquez de moi, ça ne prend pas !

·     Je vous donne ma parole d’honneur que c’est vrai.

·     Non, non, je ne marche pas ! Vous m’appâtez avec une promesse mirifique et puis, ensuite, vous me raconterez n’importe quelle bluette dont il faudra que je me contente.

 

Paul ne disait plus rien. Il réalisait toute l’absurdité de l’affirmation qu’il venait de lancer. Certes, il donnerait tout au monde pour que la jeune femme accepte son invitation, mais, cela, ce n’était pas possible ! Il ne pouvait pas la faire entrer dans les recoins les plus intimes de son subconscient et dénoncer, à une journaliste, le pauvre Pascal qui probablement, n’avait rien fait.

Marine, percevez la soudaine inquiétude de son vis-à-vis. Quelques instants au paravent, il plaisantait et cherchait aimablement à la convaincre. Soudain quelque chose s’était ouvert dans son cerveau, un recoin obscur dans lequel était peut-être rangé un cadavre. L’invitation de Paul la séduisait par certains aspects. En tout bien, toute amitié, elle était attirée par l’idée de passer une journée au soleil, en bateau sur la mer. C’était une expérience nouvelle pour elle, dont elle rêvait depuis longtemps. Elle songea à la petite chambre de bonne sinistre qu’elle devait retrouver le soir même. Depuis que ses parents s’étaient installés en province, elle louait une modeste chambre, non loin du journal. Pendant que Paul essayait de la convaincre, elle cherchait, elle-même, une motivation pour accepter sans que cela puisse être interprété comme un engagement sentimental. Un week-end, dans une belle villa avec une merveilleuse piscine, sur un magnifique voilier dont elle avait vu la photo : oui ! Sans hésiter. Une aventure avec un bonhomme qui ressemblait, par certains aspects, à celui qu’elle s’efforçait de chasser totalement de son esprit : non !

Intuitivement, elle sentait que l’industriel détenait une information précieuse, dont la gravité l’effrayait lui-même. Quelque chose qui pouvait lui permettre de transformer, de façon définitive, l’essai qu’elle effectuait actuellement comme reporter.

Paul eut soudain l’air de prendre une décision grave.

·     Ecoutez, j’ai besoin de vous, j’ai besoin d’aide. J’ai pensé voir un psychiatre, je le ferais peut-être ensuite, mais ce dont j’ai besoin, actuellement, c’est d’une écoute amicale, par une personne intéressée par mon propos. C’est vrai, que j’ai follement envie que vous restiez avec moi ce week-end. Je ne me fais aucune illusion sur ma capacité à établir des liens plus intimes avec vous, mais qu’importe, l’essentiel est que vous restiez !

·     D’accord, si vous avez besoin d’une présence amicale je reste. Je sais que vous avez passé des heures difficiles ces derniers temps. Mais, que ce soit bien clair : vous oublierez tous vos fantasmes ! Je suis une vraie rousse, certes, mais il n’y a aucune place libre dans ma vie pour une liaison sentimentale, ou même pour une liaison purement sexuelle. Pour que tout soit bien clair, voici les motivations de mon acceptation : 10% par sympathie, 20% pour votre villa et la vue qu’elle offre sur la mer, 20% pour votre piscine, 20% pour votre bateau et 30% pour le coucher de soleil sur les îles, dont vous m’avez parlé hier soir.

·     Et dire que c’est moi qui l’on prend pour un technicien !...

Le rire cristallin de Marine se fit entendre une fois de plus.

 

 

* * 16 * *

  

Dès que Marine eut accepté son invitation et confirmé qu’elle préférait dîner à la villa plutôt que se rendre dans un restaurant, Paul appela Emilie au téléphone, en aparté. Il lui demanda de préparer une table sur la terrasse, de prévoir des chandelles, de mettre une bouteille de champagne à rafraîchir, en un mot, de mettre « les petits plats dans les grands ». Il précisa à sa fidèle gouvernante, qui commençait à en avoir le soupçon, qu’il recevait une personne très chère. Emilie promit que tout serait parfait.

Après avoir passé quelques coups de téléphone dans un bureau voisin, Marine revint dans celui de Paul. Elle l’interrogea sur les confidences qu’il avait à lui faire.

·     Je préfère remettre cette discussion à plus tard, si vous le permettez. Ne vous inquiétez pas, je ne veux pas me défiler. Je souhaiterais mieux vous connaître avant d’aborder un sujet délicat qui touche à mon intimité. Je crois que demain soir ce sera parfait.

Elle accepta d’attendre, sans protester.

Paul proposa, à la jeune femme, de passer à l’aéroport rendre la voiture de location.

·     Il est inutile de la conserver, vous n’en aurez plus besoin, je vous prends complètement en charge.

·     Sans voiture je suis totalement à votre merci...

·     Si vous pensez avoir besoin de me fuir en voiture au cours du week-end, je crois qu’il vaudrait mieux prendre l’avion ce soir. On peut peut-être encore attraper le vôtre et, de toute façon, il y en a un autre une heure plus tard.

·     Ne prenez pas la mouche, je plaisantais !

·     Malgré tout, si vous vous ennuyez à mourir avec moi, et si vous ne pouvez même plus supporter ma présence pendant que je vous raccompagne à l’aéroport, nous pourrons appeler un taxi !

·     Je ne crois pas que je puisse m’ennuyer avec vous. Allons rendre la voiture !

La journaliste suivit Paul en voiture jusqu'à l’aéroport. Elle rendit son véhicule et embarqua, avec lui, dans son break utilitaire.

·     Ne vous inquiétez pas, pour sortir en week-end j’ai une berline normale.

·     Je ne suis pas inquiète. Cette voiture est d’ailleurs très confortable et me suffit amplement. Je ne suis pas snob, vous savez. Si vous voyez l’état de ma voiture personnelle, celle-ci est une Rolls, en comparaison.

Quand ils entrèrent dans la villa, ils trouvèrent Emilie occupée à la cuisine. Marine repensa aussitôt à l’expression de Paul : « Emilie petite souris ». Emilie était une petite souris grise, discrète et vive. Deux grands yeux, de couleur bleu pervenche, souriaient toujours, dans un visage ridé comme une pomme reinette. Elle salua la jeune femme avait beaucoup de chaleur, en la dévisageant avec beaucoup d’attention. Elle refusa son aide et les poussa tous les deux vers la terrasse.

La table était mise avec un soin extrême. Les cristaux, la porcelaine fine et l’argenterie en vermeil, brillaient à la lueur des chandelles. Après s’être extasiée sur la beauté de la table, Marine, ajouta avec un petit sourire.

·     Je ne sais pas ce que vous avez dit à Emilie au téléphone, mais elle m’a dévisagée comme si j’étais la promise de son fils.

·     Je ne lui rien dit de particulier mais elle a énormément d’intuition, et quand elle a vu la couleur de vos cheveux...

·     Moi qui ai souffert une grande partie de mon enfance de cette couleur, et qui continue parfois à en souffrir aujourd’hui...

·     Quelle sottise !

·     Merci, pour le compliment, mais réfléchissait un peu et vous comprendrez que c’est comme si vous félicitiez une femme noire pour la couleur de sa peau, dans un pays à majorité blanche. Elle trouvera toujours des hommes qui aimeront sa couleur, ou qui l’aimeront malgré sa couleur, mais de là à se réjouir de celle-ci, il y a un pas important à franchir.

·     Vous n’avez quand même pas subi un racisme anti-rousses ?

·     Croyez-vous cela ? Ne savez-vous pas que les rousses sentent mauvais, qu’elles portent malheur, qu’elles ont partie liée avec le diable, qu’elles sont trop blanches dans un monde où le bronzage est une institution ?...

Paul éclata de rire à cette énumération faite avec le sourire.

·     Mais vous êtes simplement en train de citer l’essentiel des griefs que l’on peut faire à toutes les femmes, sans distinction. Vous êtes donc comme les autres !

·     Salaud ! Servez-moi un peu de champagne, en apéritif. J’ai besoin d’un peu d’alcool pour supporter votre machisme.

 

Emilie assura le service du repas, toujours aussi discrète et efficace, veillant à tout, tout en paraissant n’être jamais là. La conversation allait bon train. Paul interrogeait la jeune femme sur son passé. Elle se livra avec simplicité, sans fausse pudeur et sans exhibitionnisme. Elle raconta ses difficultés professionnelles et l’espoir qu’elle avait de parvenir à l’emploi de ses rêves, grâce à son travail sur l’affaire Ballestra. Malgré son physique de belle sorcière, qui fascinait tant Paul, elle se présenta comme une jeune femme simple et sensible, un peu déçue par les hommes, prête à se battre pour sa réussite professionnelle. A presque trente ans, après avoir été longtemps protégée par sa famille et absorbée par ses études, elle semblait s’ouvrir enfin à une vie de femme indépendante. Elle était curieuse de tout, attentive à tout ce qu’elle découvrait depuis qu’elle était journaliste. Paul pensa qu’il serait dommage qu’elle soit un jour blasée et qu’elle perde sa fraîcheur actuelle. A l’âge d’être femme et mère, elle illustrait, pour lui, l’image même de la jeune fille.

Paul parla à son tour, il évoqua ce qu’ils allaient faire le lendemain, ce qu’ils allaient voir.

Voyant Emilie débarrasser la table, la jeune femme se leva et lui proposa son aide.

·     Dieu me garde ! Ne touchez à rien, une invitée qui débarrasse la table, quelle honte pour moi.

·     Je préférerais que vous me considériez comme une amie, plutôt que comme une invitée. C’est d’ailleurs à cette condition que je suis ici.

Elle regarda Paul du coin de l’œil en prononçant la dernière phrase. Paul répondit d’abord à haute voix pour qu’Emilie entende de la cuisine, puis à voix plus basse pour Marine.

·     Ce que vous venez de dire nous touche beaucoup, mais vous pouvez être notre amie et notre invitée, en même temps. Ma chère Marine, il y a une attitude qu’adoptent beaucoup de femmes et que je déteste, vous ne l’avez pas fait jusqu’ici, je vous supplie de continuer.

·     Quelle est cette attitude ?

Paul parlait à voix basse, en accompagnant ses propos d’un grand sourire franc, pour que la jeune fille comprenne bien qu’il plaisantait et ne puisse se sentir blessée par ses paroles.

·     Elle consiste à considérer les relations entre les hommes et les femmes comme des relations de prostituées à clients, en considérant que ceux-ci doivent payer au prix fort les privautés qu’elles leur accordent. Cette première formulation, très peu de femmes acceptent de la reconnaître. Par contre, la seconde formulation, qui veut dire exactement la même chose, beaucoup la proclame : chaque fois qu’un homme est aimable avec une femme, c’est parce qu’il espère en être récompensé par des privautés. J’aimerais vous traiter comme une princesse, sans que vous pensiez que je le fais dans le but d’obtenir quelque chose en retour, et sans que vous vous sentiez compromise en acceptant mes hommages.

·     J’ai trois choses à dire. Un, tout votre beau discours me semble être un sophisme machiste ; deux, au lieu de ne rien espérer, vous pourriez souhaiter obtenir mon amitié en retour de vos amabilités ; trois, je m’inquiétais du surcroît de travail d’Emilie et pas des frais que vous avez engagés pour moi ; trois et demi, si j’avais su que je donnerais autant de travail à Emilie, j’aurais choisi le restaurant.

·     Je répondrais donc en trois points également. Un, mon discours n’est pas machiste, mais témoigne d’une misogynie affirmée envers certaines femmes ; deux, j’espère que votre amitié ne s’acquiert pas avec du caviar et du champagne ; trois, je ne suis pas un esclavagiste et Emilie ne croule pas sous le travail, elle a deux femmes de ménage qui l’aident pour l’entretien de la villa ; trois et demi, ce ne sera pas toujours comme cela, demain soir c’est vous qui ferez la cuisine, qui  servirez à table et laverez la vaisselle !

Le rire de Marine s’éleva, accompagné du rire plus grave de Paul. Ils trinquèrent ensuite, elle avec du champagne, lui avec de l’eau minérale.