Paul était surpris par l’importance de la circulation. Il consultait fréquemment sa montre, désespérant de ne pas avancer plus vite. Il se rendait à l’aéroport où il devait réceptionner Marine qui revenait de Paris. Pour honorer son invitée, il n’était pas au volant du break utilitaire qu’il utilisait volontiers habituellement, mais de sa splendide B.M.W 740.

Depuis le départ de la jeune femme, les choses avaient été rondement menées. De son côté, Paul avait renoué contact avec Pascal. Les deux hommes s’étaient expliqués clairement sur l’incident survenu au cours de leur balade en bateau. Pascal s’était excusé pour la puérilité de son attitude, reconnaissant que sa plaisanterie était idiote. Paul s’était également excusé, disant que l’affaire Ballestra, à laquelle il avait été mêlé malgré lui, l’avait un rendu nerveux, ce qui expliquait la violence de sa réaction, disproportionnée avec la gravité de l’incident. Aucun des deux hommes n’avait vraiment été dupe des explications de l’autre, mais ils avaient décidé, d’un commun accord, de passer l’éponge et de ne plus reparler de ce malheureux événement. De son côté, Marine avait écrit un remarquable article sur Paul Morelli. Elle y rétablissait sa véritable image, en mettant en évidence ses qualités, mais sans chercher à masquer ses ambiguïtés. Le fond de son article avait été repris par le reste de la presse et par les télévisions. Certains journalistes avaient reconnu, publiquement, que cette débutante leur avait donné une leçon d’objectivité et de professionnalisme. Elle avait, également, réussi à convaincre son patron de l’intérêt de suivre la piste ouverte par l’intuition de Paul. Conforté par la qualité de son premier article important, son rédacteur en chef lui avait donné carte blanche pour poursuivre l’enquête. Seul le danger qu’elle pourrait courir, l’avait fait hésiter un instant. Il lui fit promettre d’informer le commissaire Bertrand, dès qu’un élément concret, sur une éventuelle culpabilité de Pascal, serait en sa possession.

Et voilà que Marine revenait et que Paul se rendait à l’aéroport pour la recevoir. Un appel téléphonique de dernière minute l’avait un peu retardé, lui faisant perdre la marge de sécurité qu’il aimait bien conserver quand il avait un rendez-vous. Il avait, malgré tout, encore largement le temps d’être à l’Aérogare 2 à l’heure.

En cette fin d’après-midi, sur la promenade des Anglais, la circulation était très dense. Les voitures roulaient pare-chocs contre pare-chocs. Soudain, la voiture qui roulait devant lui freina. Il s’arrêta lui-même sur place, mais un choc violent le projeta en avant, il venait d’être percuté par le véhicule qui le suivait. Pestant contre l’étourdi qui venait de se laisser surprendre, il regarda dans son rétroviseur. Il vit qu’il s’agissait d’ « une » étourdie, une jeune femme qui paraissait choquée par l’accident. Il sortit et alla se pencher à la portière de la jeune conductrice. Elle était très pale et bafouillait des excuses. Cette attitude calma instantanément l’énervement de Paul qui s’appliqua à réconforter la maladroite. Elle sortit et vint constater, avec lui, que, si la voiture de Paul n’avait pratiquement rien, son petit véhicule, déjà en mauvais état, avait pas mal souffert du choc. Vu l’état antérieur celui-ci et le fait que les dégâts ne représentaient qu’un peu de tôle froissée supplémentaire, Paul essaya de la convaincre qu’elle n’avait pas intérêt à faire une déclaration à son assurance. Même si elle était assurée tous risques, la perte de son bonus risquait de ne pas être compensée par le montant des réparations, diminué de la valeur de la franchise. Encore troublée, hésitante, la jeune femme lui expliqua que la voiture n’était pas à elle et qu’elle ne pouvait pas se permettre de ne pas faire de déclaration. Prenant le taureau par les cornes, Paul, qui voyait sa montre tourner avec inquiétude, lui proposa de remplir une déclaration « à l’amiable ».

·     Je ne remettrais pas mon volet immédiatement à mon assurance. Si votre ami ne veut pas que l’on fasse la déclaration, il a qu’à m’appeler à ce numéro.

Il tendit une carte de visite professionnelle à la jeune femme et s’empressa de remplir un formulaire qu’il avait sorti de sa boîte à gants. La partie de la déclaration qui concernait son véhicule étant déjà remplie, il s’enquit des informations concernant la conductrice. Encore sous le coup de l’émotion due au choc, celle-ci eut beaucoup de mal à retrouver les papiers du véhicule. Pendant ce temps, l’heure continuait inexorablement à tourner.

 

Quand il put reprendre le volant pour continuer sa route, Paul constata qu’il avait raté l’arrivée de l’avion. Il espéra que celui-ci serait en retard, ce qui était de plus en plus fréquent, faute de quoi Marine serait obligée de l’attendre. Il lui était désagréable de donner à la journaliste l’impression d’être désinvolte par rapport à l’événement que constituait son retour, pour lui. L’excuse que lui offrait l’accident le réconfortait un peu.

Quand il arriva à l’aéroport, Paul entreprit de rejoindre le parking qui était situé devant l’Aérogare 2. Depuis la mise en place du plan Vigipirates, l’accès direct à l’aérogare était interdit aux véhicules, il devrait donc perdre quelques minutes supplémentaires pour garer sa voiture et rejoindre, à pied, le hall des arrivées.

Il parcourut le rez-de-chaussée du terminal dans tous les sens sans voir Marine. La silhouette de la jeune femme et sa chevelure devaient être facilement reconnaissables au milieu des passagers qui circulaient dans le hall. Il sortit sur le trottoir pour voir si elle ne s’y trouvait pas. Au moment où il franchissait la porte coulissante, il vit Marine assise dans une voiture qui passait, à côté d’un homme d’une cinquantaine d’années. Avant qu’il ait réalisé ce qu’il voyait et fait un geste pour attirer l’attention de la jeune femme, le véhicule avait déjà pris de la vitesse et tournait au premier virage. Paul resta un moment abasourdi. Le départ précipité de la jeune femme le surprenait car elle savait qu’il venait la chercher. La présence d’un homme avec elle l’étonna également, car elle ne l’avait pas prévenu qu’elle serait accompagnée. Sans doute s’agissait-il d’un photographe de presse. Il douta un moment d’avoir bien identifié la jeune femme qui était dans le véhicule, mais il se ravisa aussitôt, comment pouvait-il ne pas reconnaître la journaliste ?

Il rejoignit sa B.M.W, tout en appelant son entreprise avec son téléphone portable. Il eut un ingénieur au téléphone, le personnel du secrétariat ayant déjà quitté le bureau, il lui expliqua la situation, lui demandant de faire patienter Marine si elle se présentait au laboratoire avant son retour. Il fit la même chose avec sa villa, en appelant Emilie.

Cette soirée, qui devait être une fête pour lui, commençait sous de mauvais hospices. Il essaya de se rassurer en pensant que dans une heure tout ce quiproquo serait levé.

 

 

* * 23 * *

 

Paul attendait depuis près d’une heure au bureau quand le téléphone sonna. Il se précipita sur l’appareil, en pensant qu’il s’agissait d’Emilie, à laquelle il avait déjà téléphoné cinq à six fois depuis qu’il était revenu. Une voix d’homme inconnue lui demanda s’il était bien monsieur Morelli. L’homme, dont la voix avait un timbre curieusement métallique, lui apprit qu’il venait d’enlever mademoiselle Marine Duroc. Il lui demanda de rentrer directement chez lui et d’attendre qu’il le rappelle pour formuler ses exigences. Il lui conseilla, naturellement, de ne pas prévenir la police. Paul essaya de discuter avec le ravisseur pour en savoir plus, celui-ci raccrocha comme s’il n’avait rien entendu.

L’industriel resta un moment pétrifié. Il avait du mal à accepter la nouvelle que l’on venait de lui communiquer. Pourtant tout ce qui s’était produit au cours des dernières heures concordait avec l’affirmation formulée par l’inconnu. Une idée lui traversa soudain l’esprit, il sortit le double de la déclaration d’accident de sa sacoche, composa fébrilement le numéro de téléphone qui y était inscrit et constata, dans la minute qui suivait, que c’était un faux numéro. Il lui semblait à présent évident que l’accident avait été provoqué pour le retarder sur le chemin de l’aéroport. Il pensa aussitôt que cet accident était, pour l’instant, le seul point faible du scénario des ravisseurs : il avait parfaitement vu la complice qui l’avait percuté avec son véhicule. Il se précipita sur son micro-ordinateur et lança son traitement de texte. Il n’était pas suffisamment bon dessinateur pour dessiner le visage de la jeune femme, mais il allait essayer d’en écrire une description, avant que son image ne commence à s’effacer de sa mémoire.

Après avoir écrit fébrilement trois pages de texte, dans lesquelles il notait la description de la jeune femme, mais aussi les détails de l’accident, il copia le fichier sur une disquette et éteignit la machine. Il se rendit, ensuite, au standard téléphonique de l’entreprise, prit la cassette magnétique portant les enregistrements des communications téléphoniques récentes, et la remplaça par une cassette neuve. Il pouvait rentrer chez lui, comme on le lui avait ordonné.

En conduisant, sur le chemin de sa villa, il commença à réfléchir à un plan d’action. Les deux actes positifs, qu’il venait d’effectuer, l’avaient complètement tiré de son abattement initial en le propulsant de pleins pieds dans l’action. Il ne savait pas encore très bien comment il allait si prendre pour récupérer Marine, saine et sauve, mais il avait déjà commencé à tenter de le faire de façon efficace.

Quelques minutes plus tard, il jura brutalement. Il venait de penser que l’enregistrement de la voix, comme la description de la jeune complice, n’avait un intérêt éventuel que pour la police. Seul, il était tout à fait incapable de tirer un quelconque parti de ces deux documents. Un grand découragement s’abattit sur lui. Il revit en pensée l’image de la journaliste et, le cœur serré, se dit qu’il ne pouvait rien faire d’autre pour elle que répondre aux exigences des ravisseurs. Mais qu’elles seraient ses exigences ? Qui pouvait avoir enlevé la jeune femme, et dans quel but ? Un vertige s’empara de lui, il se prit à marmonner quelques mots.

·     Mon Dieu, faites que se soit un cauchemar...

Il se demanda pourquoi il invoquait Dieu, alors qu’il n’était pas croyant, et il pensa que c’était bien un cauchemar, mais qu’il était, malheureusement, bien éveillé.

·     Calme-toi, mon petit gars ! Calme toi ou cela ira très mal.

 

Quand il arriva chez lui, il trouva Emilie au téléphone, elle signalait à son interlocuteur que monsieur Morelli venait d’arriver et qu’elle allait lui passer le combiné. La même voix métallique que tout à l’heure lui parla.

·     Ca commence mal, monsieur Morelli, vous n’avez pas obéi à mes ordres, je vous avais dit de rentrer chez vous immédiatement, vous ne l’avez pas fait. Si vous voulez revoir mademoiselle Martine Duroc vivante et en bon état, il va falloir m’obéir scrupuleusement, sinon...

·     Excusez-moi, j’ai mis un certain temps à me remettre de la nouvelle que vous m’avez apprise, je vous jure que je n’ai été nulle part et que je n’ai téléphoné à personne !

·     Nous le savons, monsieur Morelli, tous vos gestes sont observés, mais un ordre est un ordre. A votre prochaine erreur vous recevrez une oreille de la demoiselle.

·     Non ! Ne la touchez pas, salopards ! Ne la touchez pas, sinon je vous ferais la peau ! J’accepte toutes vos conditions, mais si vous toucher un des cheveux de cette femme, je jure que je vous massacrerais tous jusqu’au dernier !

Une fureur noire s’était emparée de Paul, à l’idée que Marine puisse être amputée par sa faute. Toute la tension qui s’était accumulée en lui, au cours des deux dernières heures, se libérait soudain par cette fureur aussi absurde, car inutile, qu’inévitable.

·     Bravo, monsieur Morelli ! Je préfère vous voir sous votre vrai visage, plutôt que dans le numéro du bonhomme anéanti par la surprise.

·     Passez-moi Marine, je veux lui parler.

·     Pas encore, on vous rappellera.

Et l’homme raccrocha son combiné. Paul pensa aussitôt qu’il morcelait les communications pour éviter un repérage de l’origine de l’appel. Cette idée le fit bondir vers la pièce qui lui servait de bureau quand il travaillait à la villa. Il n’avait pas eu le temps de brancher un enregistreur en arrivant, il fallait le faire avant que le téléphone sonne de nouveau. Il ne savait pas très bien ce qu’il pourrait faire de ces enregistrements, mais il savait qu’il devait enregistrer les communications avec les ravisseurs. Quand le téléphone sonna, l’enregistreur magnétique était en place. C’était Marine qui était au bout du fil. En attendant sa voix, Paul eut un instant d’éblouissement, l’espoir fou que la jeune femme était libre lui traversa l’esprit, mais il réalisa très vite qu’il n’en était rien, elle appelait sous le contrôle des ravisseurs.

·     Paul, j’ai été enlevée à l’aéroport. Pour l’instant, je suis bien traitée. Mes ravisseurs demandent que vous leur donniez toutes vos armes et toutes vos munitions, les vôtres et celles de votre entreprise, plus une somme d'un million de Francs, en billets de cent Francs usagés, demain soir à la même heure, à un endroit que l’on vous indiquera d’ici là.

Il était évident que la jeune femme lisait un message que l’on avait placé devant ses yeux. Elle ajouta spontanément un cri qui glaça l’industriel jusqu’aux os.

·     Paul, j’ai peur !

La communication fut coupée.

 

Paul resta un moment immobile, ému par le cri de la jeune femme. Il fallait absolument qu’il sauve Marine. Pour les armes et pour les munitions, pas de problème, elles étaient chez lui et dans le coffre de son entreprise et il pouvait les céder immédiatement. Il en découlerait mille ennuis avec le Ministère de l’Intérieur, il aurait sans doute beaucoup de difficultés pour obtenir l’autorisation d’acquérir d’autres armes, à titre professionnel comme à titre personnel, mais il n’hésiterait pas une seconde à sacrifier sa passion des armes pour sauver la jeune fille. Pour l’argent, c’était plus difficile ! Comment obtenir cette somme en si peu de temps ? En réfléchissant, il constata que les ravisseurs avaient vu juste, ils avaient bien étudié leur coup. Ce montant devait être très proche du montant maximum qu’il pouvait obtenir en un temps aussi bref. Le délai était très court, mais c’était jouable. L’industriel pesait beaucoup plus lourd que le million réclamé, mais pour obtenir davantage il faudrait qu’il signe, devant notaire, des actes rédigés par des avocats, ce qui prendrait beaucoup plus de temps.

En réfléchissant ainsi, il crut entrevoir le profil des ravisseurs : des opportunistes prêts à tout pour réussir rapidement un joli coup, qui préféraient boucler en 24 heures une affaire moyenne, plutôt que de prendre le risque de voir traîner une affaire plus importante. Si tout était réglé en 24 heures, il n’y avait pratiquement aucun risque pour eux, même si la police était mise au courant, elle ne pourrait rien faire en si peu de temps.

Paul ne croyait pas à l’omniscience des ravisseurs. Certes, il avait pu être suivi entre son bureau et son domicile, mais il était impossible que les lignes téléphoniques de son entreprise soient surveillées. On ne vend pas de la sûreté, au plus haut niveau, sans être soigneusement protégé soi-même ! La sûreté de son standard téléphonique était en béton. Il ne coûtait rien aux ravisseurs de bluffer.

 

Paul se demanda sérieusement s’il devait mettre le commissaire Bertrand dans la confidence. Il fut tenté de le faire, car il avait confiance en cet homme. De plus, les indices qui étaient en sa possession pouvaient aider le policier à identifier les ravisseurs s’ils étaient déjà connus de ses services.

Après avoir hésité longuement, il décida de ne pas le faire. Bertrand ne pouvait rien faire seul. Pour agir, il devrait déclencher plusieurs opérations qui mettraient beaucoup de monde au courant et Paul ne voulait pas prendre le risque de mettre en danger la sécurité de Marine. D’autre part, même en admettant ce risque, il était convaincu que la police ne pouvait rien obtenir dans un délai aussi court. Il fallait qu'il agisse seul. Seul ou peut-être... L’image de Pascal se forma dans son esprit. Si quelqu’un pouvait l’aider c’était lui !

Pour les armes et pour l’argent, il n’avait besoin de personne, si ce n’était de quelques amis banquiers. Par contre, si les ravisseurs ne tenaient pas leur engagement... Il répugnait à imaginer que cette hypothèse puisse se réaliser. Pourtant, il fallait bien y penser. Tout se jouerait dans les conditions de l’échange et, malheureusement, il n’était pas maître du jeu. Il fallait qu’il fasse bien comprendre aux ravisseurs qu’il acceptait leurs conditions sans réserve, mais qu’il ne le ferait qu’avec la certitude que la jeune femme lui serait rendue saine et sauve.

Sans hésiter davantage, il prit le téléphone et appela Pascal chez lui, pour lui demander de passer le voir immédiatement.

 

Moins d’une demi-heure plus tard, Pascal arrivait au bord de la piscine. A la demande de Paul, il s’était présenté à l’entrée du petit pavillon des gardiens, au bas du jardin, en bordure d’une autre rue que celle sur laquelle donnait la villa. Paul, qui l’attendait au bord de l’eau, le fit entrer dans la villa et, en quelques mots, il le mit au courant des événements. Il lui expliqua qu’il avait pensé à lui pour l’aider, car il le savait disponible, amical à son égard et capable de faire le coup de feu avec des voyous, si c’était nécessaire. Pascal opina du chef en silence pour signifier son accord sur tous les points énoncés. Il demanda à écouter les cassettes magnétiques. Lorsque ce fut fait, il demanda à Paul quel était son plan d’action et il écouta attentivement le récit que celui-ci lui fit. Paul était frappé par le sérieux et par la concentration affichés par le jeune homme depuis son arrivée dans la villa. Il lui avait annoncé, au téléphone, des événements graves et il voyait devant lui un garçon qui avait abandonné ses perpétuelles plaisanteries, et son comportement futile, au profit d’une froide résolution. Il comprit qu’il avait vu juste en faisant appel à lui. Il remarqua, qu’à aucun moment, celui-ci ne lui avait suggéré de faire appel à la police.