A mesure que le temps s'écoulait, Paul devenait de plus en plus fébrile. Il surveillait sa montre avec inquiétude, en essayant de ne pas penser au sort que connaissait Marine à cet instant. Le fait de savoir que la jeune femme était livrée, sans défense, à des individus sans scrupule, lui était intolérable. Cette idée le faisait souffrir, une véritable douleur physique s'était emparée de sa poitrine, un point douloureux qui l'empêchait parfois de respirer normalement. Il se demanda à plusieurs reprises s'il ne présentait pas les symptômes d'un infarctus du myocarde.

·     Ce n'est pas le moment de flancher ! Elle a besoin de toi, c'est toi qui es responsable de sa situation actuelle, il faut la sortir de là.

Etait-il responsable de la situation de la jeune femme ? Il tenta de faire un point objectif sur les événements qui s'étaient écoulés depuis le début de cette affaire, essayant de déterminer les causes de l'enlèvement.

Il était clair que la tournure médiatique qu'avait prise cette affaire, était la cause principale du drame actuel. Les voyous, qui avaient enlevé Marine, avaient dû être attirés par les descriptions de l'armement dont disposait son entreprise et, sans doute aussi, par les récits, qu'avait publié la presse, de la réussite financière de celle-ci. Jusque-là, tout était clair, mais, ensuite, cela cessait de l'être.

Pourquoi Marine ? Qui pouvait avoir deviné le prix qu'il attachait à cette jeune journaliste, qu'il ne connaissait que depuis quelques jours seulement ? Qui savait que la jeune femme devait revenir de Paris par cet avion ? La mise en scène du faux accident supposait une longue préparation, qui ne laissait aucune place à l'improvisation. Il pensa qu'il devait posséder tous les éléments de la solution dans son esprit, et qu'au lieu de courir après un improbable "Jo la Bugue" il ferait mieux de rentrer chez lui et, dans le calme de son jardin, de se concentrer pour rassembler les morceaux du puzzle et pour en reconstituer le dessin mystérieux. 

Depuis plus d'une heure il parcourait les rues étroites de la vieille ville de Nice. Au début, il s'y était aventuré en voiture. Il s'était très vite aperçu que ce n'était pas la bonne méthode. Il perdait beaucoup trop de temps à manœuvrer pour éviter d'autres véhicules, qui circulaient comme le sien ou qui étaient arrêtés dans des endroits invraisemblables. Dès qu'il repéra une place libre, il abandonna sa voiture et continua à pied. Chaque fois qu'il voyait un bar, il y pénétrait et interrogeait les personnes présentes. Il faisait de même lorsqu'il passait près d'un ou de plusieurs hommes, dans la rue. Il réalisa très vite, que le surnom que leur avait communiqué Martine, était plus propre à embrouiller une piste qu'à l'éclairer. Toutes les personnes questionnées avaient l'impression de connaître quelqu'un qui répondait à ce sobriquet, sans que cela ne débouche jamais sur une information sérieuse. Pendant qu'il avançait ainsi, dans des ruelles tortueuses et odorantes, son esprit continuait à essayer de poser de façon cartésienne le problème posé par cet enlèvement.

·     Essayons d'établir la liste des personnes qui connaissaient l'existence de Marine. Ensuite, il faudra établir la liste de celles qui sont au courant de mon attachement pour cette jeune femme... Non, c'est la même liste ! Où, du moins, l'une est incluse dans l'autre, et c'est la plus restreinte qui est la plus importante par rapport au problème posé. Par contre, une liste essentielle est celle des personnes qui savaient que Marine devait revenir hier soir, et par quel avion. En établissant ainsi plusieurs listes, et en les superposant, je dois aboutir à une liste finale dans laquelle se trouvera immanquablement le nom du responsable de l'enlèvement. A moins que celui-ci ne fasse pas partie de cette liste, mais soit en relation avec l'une des personnes qui s'y trouve. Dans ce cas, je n'aurais aucun espoir d'arriver à un résultat positif !

Après des périodes d'enthousiasme, au cours desquelles il avait l'impression de chauffer et d'approcher de très près de la solution de cette énigme, il connaissait des périodes d'abattement, au cours desquelles l'envie de tout laisser tomber le prenait. Tout laisser et partir en bateau, loin, très loin...

·     Ah non ! Ne te laisse pas aller ! Rien n'est perdu. Même si, ni toi, ni Pascal, ne trouvait la personne désignée par Martine, il restera l'espoir de l'échange : la rançon et les armes contre la jeune femme. Tes pressentiments n'ont aucune valeur, tu n'as jamais prédit l'avenir mon petit vieux, ce n'est pas maintenant que tu vas commencer ! Marcel Dassault a bien retrouvé sa femme vivante, le baron Empaing a bien été relâché vivant par ses ravisseurs, pourquoi ceux-là feraient-ils du mal à Marine ?

Partagé entre des sentiments contraires, Paul poursuivit sa recherche jusqu'à ce que sa montre lui indique qu'il devait interrompre cette quête impossible, pour rejoindre son véhicule et pour se rendre à la banque, afin d'y retirer l'argent de la rançon.   

 

 

* * 30 * *

 

La rencontre entre l’inspecteur Agostini et Martine se fit sans heurts. La jeune femme accueillit le policier sans émotion apparente, conservant le calme souriant qu’elle affichait invariablement en public depuis qu’elle était entrée dans la phase terminale de sa maladie. Toutes les tentatives du jeune homme, pour percer le mur de cette indifférence, furent vaines. Elle se comporta, avec lui, comme s’il était une vague relation passée, ne comptant pas d’avantage, pour elle, que les nombreuses personnes qui avaient croisé sa route au cours de ses années de déchéance. L’inspecteur reprit, à contrecœur, son rôle de policier dont elle ne voulait pas qu’il sorte. Après l’avoir tutoyée, au début de leur entretien, il commença à la vouvoyer pour lui poser les questions qui justifiaient sa présence à son chevet.

·     Deux hommes sont venus vous voir ce matin. Il est important que je sache quel était le but de leur visite, qu’elles questions ils vous ont posées.

·     Je n’ai reçu aucune visite ce matin. Personne ne vient plus me voir depuis plusieurs semaines, en dehors de Marie qui vient presque tous les jours.

·     Marie ne viendra plus, Martine.

·     Pourquoi, inspecteur, vous l’avez encore arrêtée ?

·     Non, cette fois c’est la mort qui l’a fait. Elle est morte d’une overdose de drogue...

·     ... Cela devait arriver un jour ou l’autre... Peut-être est-ce mieux ainsi. Elle aussi était séropositive.

Les yeux fixés sur la fenêtre de sa chambre, la jeune femme semblait revivre, en un instant, son long calvaire. Ses derniers propos avait sonné lugubrement aux oreilles d’Agostini. Malgré son trouble, il se raccrochait désespérément à son travail d’enquêteur, il ne parvenait pas à deviner si Martine connaissait déjà la nouvelle de la mort de sa seule amie avant son arrivée, ou si c’était lui qui la lui avait apprise. Le détachement, qu’affectait de prendre son ancienne maîtresse, créait un mur infranchissable entre eux. Il se secoua pour poursuivre son interrogatoire.

·     Allons, Martine, soyez raisonnable ! Plusieurs personnes m'ont confirmé que vous avez reçu deux visiteurs ce matin.

·     Vous ne me tutoyez plus, inspecteur, vous l’avez pourtant toujours fait, aussi loin que je me souvienne ?

Cette allusion à leur passé commun se limitait à leurs relations entre policier et délinquante. Manifestement, elle voulait gommer toute la partie de l’existence qu’ils avaient vécue ensembles.

·     Ne cherchez pas à noyer le poisson, s’il vous plaît. Alors, ces deux hommes ?

·     Je ne m'en souviens pas. Vous savez, dans mon état...

·     Votre état mental est excellent ! Monsieur Marchand m'a confié, il y a un instant, qu'il avait l'impression que votre intelligence, déjà vive au paravent, semblait exacerbée depuis quelque temps.

·     L'approche de la mort, inspecteur, l'approche de la mort...

L'inspecteur Agostini était très mal à l'aise. La personne, qu'il avait devant lui, le troublait profondément. Il lui semblait que, dans le corps d’une étrangère, on avait greffé le cerveau d’une personne connue. Sous une apparence physique différente (la plantureuse jeune fille s'était transformé en un être diaphane, d'une maigreur extrême), il reconnaissait l'esprit lucide et vif de l'étudiante. Elle avait été désintoxiquée et avait récupéré toutes ses capacités intellectuelles, pendant que son corps se défaisait peu à peu. Il fit, à nouveau, un effort pour sortir de son trouble.

·     Martine, je vous en prie ! C'est très important. Le premier homme était Paul Morelli, l'industriel dont on a beaucoup parlé dans l'affaire Ballestra. Le second a été vu, ce matin, à la porte du studio de Marie, votre studio. Que vous ont-ils demandé ? Que leur avez-vous dit ?

·     Je suis un peu fatiguée, inspecteur, je voudrais me reposer.

·     Je vais vous laisser tranquille. En quelques minutes vous pouvez répondre à mes questions. Nous savons que Paul Morelli n'est pour rien dans la mort de votre amie. Je crois qu'il a des ennuis et qu'il a besoin de l’aide de la police.

·     Si cet homme, que je ne connais pas et que je n'ai jamais rencontré, a besoin de la police, il doit pouvoir la trouver.

·     Peut-être subit-il des pressions. L'affaire Ballestra est une affaire complexe, qui met peut-être en oeuvre des terroristes. Peut-être font-ils pression sur lui...

·     Je ne comprends rien à tout cela. Laissez-moi tranquille, s'il vous plaît, inspecteur !

·     Vous entravez le cours de la justice...

·     Oh, oui, menacez-moi, inspecteur Agostini ! Il y a si longtemps que l'on ne s'est pas adressé à moi comme à une personne normale. Tout le monde est si gentil avec moi... Trop gentil. Je vois ma mort dans les yeux de tous ceux qui m'approchent. Pas ceux qui me soignent, bien sûr, ceux-là ont appris à ne pas le faire ; les autres, ceux qui viennent de l'extérieur, comme vous.

Agostini était pétrifié par ce cri soudain, qui avait franchi le mur d’apparente indifférence derrière lequel se retranchait la jeune malade. Elle venait de lui crier sa peur, sa peur devant la mort qu’elle sentait roder autour d’elle, sa mort qui était déjà présente dans les yeux de tous ceux qui l’approchaient. Surmontant sa répulsion inconsciente, il prit une main de la jeune femme entre ses deux mains et la regarda longuement dans les yeux, sans rien dire. Son regard n'était plus interrogateur, il abandonnait tout espoir d'être informé, c'était un regard d'adieu, dans lequel il essayait de faire passer toute la tendresse qu’il avait encore pour elle. Il espérait sincèrement que Martine ne le détestait pas, qu'elle ne voyait pas en lui uniquement celui qui n’avait pas su l’aimer comme il aurait fallu le faire. L’aimer pour elle seulement, en oubliant son orgueil blessé, sa jalousie de mâle. Il vit un sourire naître dans les immenses yeux bleus dans lesquels se noyait son regard. Sans qu'aucun trait de son visage ne bouge, la jeune femme lui souriait. Un sourire d'adieu, sans doute, mais aussi un sourire qui exprimait tout l'inexprimable, tout le non dit qu'il y avait eu entre eux pendant toutes ces dernières années. Il lâcha la main de son ancienne amie et partit, sans dire un mot, sans se retourner. Il voulait lui cacher les larmes qu'il avait dans les yeux et se ressaisir.

Peut-être, qu'un jour, il aurait un état d'esprit propice à la réflexion, pour essayer de comprendre comment il avait pu manquer son rendez-vous avec la jeune fille. En attendant, il devait respecter son souvenir, en pensant que s'il avait rencontré la solitude au lieu de l'amour, elle, s'était la mort qu'elle allait trouver au bout du chemin.

 

 

* * 31 * *

 

·     Une chose est claire, commissaire, c'était bien Marie Micchetti que Paul Morelli avait identifiée sur notre fichier. C'est l’un de ses amis qui s'est rendu chez elle en fin de matinée. Ensuite, les deux hommes ont été voir Martine dans sa maison de repos. Celle-ci leur a sans doute appris quelque chose et nous en saurons jamais quoi.

Le commissaire Bertrand regarda l'inspecteur avec un petit sourire triste et ne dit rien. Il avait décelé son émotion à son retour de la maison de repos. Il savait qu’il gardait en lui la cicatrice de sa liaison avortée avec Martine. Il avait tenu à ce que son adjoint rencontre la jeune malade une dernière fois, au moins, en espérant qu’au cours de cette ultime visite, quelque chose se produise entre eux, qui allège un peu le lourd fardeau de remords que le jeune homme traînait avec lui depuis si longtemps. A présent, en l’observant, il crut déceler un léger mieux, comme si ce blessé de la vie entrait en convalescence. Il enchaîna sur le travail, sachant que c’était le meilleur refuge pour ceux dont la vie affective a avorté.

·     Pour ma part, j'ai présenté notre fichier des délinquants locaux à la charmante vieille dame. Elle a identifié, sans hésitations, le voyou auquel tu as dû penser, comme moi, pendant qu'elle en faisait la description : Georges Montagnais, dit "Jo la Bugue". Méchant garçon, proxénète notoire, trafiquant de drogue, sans doute braqueur à l'occasion, un individu peu recommandable qui fait la queue dans l'antichambre du fichier du Grand Banditisme. Sans doute pas encore un assassin, mais qui peut le devenir à l'occasion, si ce n'est pas déjà fait...

·     Vous pensez qu'il a tué Marie ?

·     Les premières conclusions du légiste n'excluent pas la possibilité que la jeune femme ne se soit pas injectée elle-même la dose mortelle.

·     L’ordure !

·     Ne va pas trop vite ! Il faut attendre la fin de l'autopsie pour se prononcer.

·     Je suis prêt à parier que c'est le cas. Tout se tient : Marie percute la voiture de Paul Morelli, sans doute sur ordre de Jo, qui la fait disparaître ensuite pour ne pas laisser de témoin, sachant qu'elle est facilement identifiable. Morelli se sert de vous pour retrouver Marie, sans vous informer de ces motivations réelles. Il se fait aider par un ami dans sa recherche. Les deux hommes vont voir Martine pour obtenir quelques informations sur Jo, dont ils ont entendu parler par la voisine. C'est elle, également, qui leur a parlé de Martine.

·     La voisine dit qu'elle n'a pas parlé de Jo au visiteur de ce matin.

·     Elle est âgée... De toute façon, elle reconnaît avoir parlé de Martine et celle-ci devait connaître les relations entre son amie et le voyou. Paul Morelli, et son mystérieux ami, sont actuellement en train de chercher "Jo la Bugue".

·     Oui, peut-être, mais pourquoi ?

·     Tout est là, dans cette question. Je ne crois pas que les deux hommes aient décidé de s'instaurer justiciers pour venger Marie, même si, à l'occasion, ils pourraient éventuellement le faire. Ils doivent avoir une puissante motivation personnelle, qui a sans doute un rapport avec la raison qu'avait Jo pour lancer Marie contre le véhicule de Morelli. C'est cela qu'il faut trouver !

Le commissaire eut un sourire énigmatique. Sans rien dire, il se dirigea vers son bureau et se mit à ranger consciencieusement les nombreux papiers et documents qui l'encombraient. L'inspecteur Agostini regarda son chef en hochant la tête, comme s'il prenait une autre personne à témoin des manies de son supérieur.

·     Bon, allez-y, je vous écoute. Qu'avez-vous trouvé ?

·     En réfléchissant à ce qui pouvait mettre en branle Paul Morelli, j'ai eu une idée.

Cessant de parler, il se mit à empiler soigneusement des dossiers sur un coin du bureau. Avec un soupir, Agostini prit un siège et s'assit en face de lui. Patiemment, il regardait le commissaire en souriant, il savait qu'il était inutile de chercher à le bousculer en ce moment. Bertrand allait parler, en rétablissant l'ordre sur son bureau il mettait, en même temps, de l'ordre dans son esprit.

·     Hier soir, Paul Morelli, au moment où il a été percuté par une 4L conduite par Marie Micchetti, se rendait à l'aéroport pour attendre une journaliste, mademoiselle Marine Duroc.

·     La belle rousse !

·     Oui, Marine Duroc est en effet une très belle jeune femme aux cheveux roux.

·     Bon Dieu ! Comment savez-vous cela ?

·     Je me suis souvenu que la jeune femme m'avait dit, lors d'une conversation téléphonique au cours de laquelle je la félicitais pour l'objectivité de son article, qu'elle devait revenir prochainement à Nice. J'ai, moi aussi, parfois des intuitions. Un appel au directeur de son hebdomadaire, m'a confirmé que c'était hier soir et que Paul Morelli devait l'attendre à l'arrivée. Mes questions ont semblé inquiéter cet homme qui sait certainement plus de choses qu’il ne le dit. Une recherche, effectuée auprès des diverses compagnies, par Mathieu, nous a confirmé qu'il s'agissait d'un vol A.O.M et que l’accrochage de Paul Morelli, sur la promenade des Anglais, s’est produit à l’heure exacte de l’arrivée de la jeune femme. Après la rédaction du constat à l'amiable, il était en retard, l'avion avait déjà atterri.

·     Non de Dieu ! Un enlèvement...

·     Tout porte à le croire. J'ai appelé le couple qui garde la villa de Paul Morelli, Marine Duroc était bien attendu hier soir et devait coucher à la villa, elle n'est pas venue. A partir de là, ils ne veulent plus rien dire. Je crois, d'ailleurs, qu'ils ne sont pas au courant de l'enlèvement, si enlèvement il y a.

·     Cela me semble être une évidence ! Je sais, méfions-nous des évidences, mais vous me semblez être parfaitement convaincu de la réalité de cet enlèvement.

·     Cette hypothèse explique bien des choses.

·     Et vous restez là, à ranger des papiers...

·     Que veux-tu que l'on fasse ? Il est clair que Paul Morelli ne prendra pas le risque de nous informer. Il a visiblement décidé d'agir seul, ou, du moins, avec l'aide de son mystérieux ami. Je donnerais ma main à couper que, pendant que le jeune homme brun, à la petite barbe, se rendait chez Marie, il cherchait à réunir l'argent de la rançon.

·     S'il a décidé de payer, pourquoi cette enquête ?

·     Que ferais-tu à sa place ? Crois-tu qu'il soit homme à attendre chez lui devant le téléphone, sans essayer de prendre quelques garanties supplémentaires. Il sait bien que le risque de ne pas retrouver cette jeune femme vivante, même s'il paie la rançon, est non négligeable.

·     Mais enfin, pourquoi cette passion soudaine pour cette journaliste ? Elle a écrit un très bon article sur lui, mais quand même...

·     As-tu bien vu cette femme ?

·     Je l'ai entrevue au moment où elle quittait votre bureau, il y a quelques jours.

·     Et il faut que je t'explique, longuement, pourquoi Paul Morelli est prêt à retourner ciel et terre pour la retrouver ?

·     Non... Effectivement, cela me semble évident.

L'inspecteur regardait avec attention son supérieur, comme s'il le voyait sous un nouveau jour. Il avait beaucoup d'affection pour le commissaire, qu'il considérait un peu comme son second père. Il savait que c'était un honnête homme, un homme d'une grande humanité. Il était conscient que la malheureuse aventure, qu’il avait vécue avec Martine, aurait pu se terminer de façon dramatique, pour lui, sans la présence bienveillante de son supérieur. Par contre, sur le plan professionnel, son opinion sur Bertrand était plus nuancée. Il pensait que c’était un fonctionnaire dont l'efficacité était due uniquement au travail consciencieux qu'il accomplissait, un policier pugnace mais sans génie, ou, plus exactement, qui se méfiait des coups de génie. Voilà, tout à coup, que cet homme timoré se livrait à des intuitions audacieuses et très constructives. Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire en pensant à ceux qui lui avaient prédit qu'il finirait par ressembler à son patron. Il se dit, qu'en fait, c'était le commissaire qui finissait par lui ressembler.

Il prit à nouveau la parole.

·     Nous pourrions quand même essayer de l'aider. Sans ouvrir une enquête officielle, ce qui prendrait trop de temps et manquerait de discrétion.

·     La seule chose que nous puissions faire, c'est de rechercher ce "Jo la Bugue" de notre côté. De toute façon nous devons le faire, dans le cadre de l'enquête sur la mort de Marie. Suivre Paul Morelli serait sans doute inutile et pourrait déclencher le pire.

·     Ces ravisseurs sont dangereux, ils ont déjà tué, ils peuvent tuer encore. Morelli est prévenu, je pense qu'il a compris que Jo la Bugue a tué Marie. Pour ce qui est des armes et de la façon de s'en servir, je ne m'inquiète pas pour lui...

·     Nous devrions intervenir, mais je ne me sens pas le droit d'intercepter Paul Morelli et son ami actuellement. Ce serait faire courir un risque mortel à la journaliste.

·     Il y a quand même quelque chose qui ne colle pas !

·     Je sais, j'y ai pensé aussi : comment, Jo la Bugue et ses complices, ont-ils pu monter leur coup, en prévoyant l'arrivée de Marine Duroc à l'aéroport ? Comment ont-ils appris l'existence de celle-ci et le prix que Paul Morelli attachait à sa vie ? Quels sont les rapports entre tout cela et l’affaire Ballestra ? Beaucoup de questions auxquelles il faudra répondre un jour. Pour l'instant, une seule chose compte : récupérer la journaliste saine et sauve !

 

 

* * 32 * *

 

Pascal parcourait, à pied, les rues du quartier Notre-Dame. Il s'arrêtait dans chaque bar pour discuter un moment avec les personnes présentes. Il avait inventé une histoire crédible pour obtenir des renseignements sur Jo la Bugue, se faisant passer pour un ami marseillais qui le cherchait pour lui remettre une somme d'argent emprunté il y a quelque temps. Contrairement à Paul, qui dans la vieille ville n'avait relevé aucune trace sérieuse du mystérieux personnage, il rencontra très vite quelques individus qui semblaient le connaître. Par contre, ils affirmaient tous ne pas savoir où le trouver actuellement. Dans une rue, il rencontra une jeune femme qui faisait la manche. En la voyant, il pensa immédiatement à Marie Micchetti, qu'il n'avait pas connu vivante, mais qu'il imaginait très bien semblable à la jeune droguée qui lui réclamait une petite somme d’argent.

·     Je peux te donner beaucoup d'argent, mais il me faut quelque chose en échange.

La malheureuse, croyant qu'il faisait allusion à son corps, tentait de prendre des attitudes avantageuses. Elle ne parvenait qu'à être pitoyable.

·     Qu’est-ce que tu veux que je te fasse, combien tu me donneras ?

·     Je veux simplement parler avec toi. Je cherche un ami que je n'ai pas vu depuis longtemps. Si tu m'aides à le retrouver, tu auras beaucoup de fric !

Il sortit une liasse de billets de sa poche, faisant allumer le regard de la jeune femme qui tendit une main vers l'argent. Il remit les billets dans sa poche. Il ne savait pas pourquoi, mais une intuition lui disait qu'elle connaissait l'homme qu'il cherchait. Sans doute était-ce en raison de sa ressemblance troublante avec Marie.

·     D'abord on parle. Connais-tu un dénommé Jo la Bugue ?

Le regard de la jeune femme s'éclaira à nouveau, cela commençait bien, elle avait une chance d'obtenir l'argent convoité.

·     Georges ? Oui, je le connais.

·     Georges comment ? Je veux vérifier si c'est bien lui.

·     ... Georges Montagnais.

·     O.k., c'est ça, tu as gagné la première manche.

Il sortit un billet de cent francs de sa poche et le donna à la jeune femme, qui le fit disparaître aussitôt dans son maigre corsage. Pascal n'avait, naturellement, aucun moyen de savoir si elle ne mentait pas et si l'homme, dont elle parlait, était bien celui qu'il cherchait. Il continuait à suivre son intuition.

·     Où est-il en ce moment ? J'ai besoin de le voir.

Le regard de la droguée s'éteignit à nouveau. Pascal pensa qu'il allait trop vite, il ne fallait pas rêver : une jeune droguée, rencontrée par hasard dans la rue, n'allait pas lui indiquer où Marine était séquestrée.

·     Bon, recommençons. Connais-tu Marie Micchetti ?

Le regard s'éclaira à nouveau, incitant Pascal à poursuivre :

·     Connaît-elle Jo la Bugue ?

·     Oui, c'est son ami, elle le connaît mieux que moi... Enfin, non, je le connais beaucoup mieux qu'elle.

Pascal sourit devant les tentatives désespérées de la jeune femme pour conserver son écoute. Il sortit un second billet et le lui tendit. En un clin d’œil, il alla rejoindre le précédent.

·     Où peut-on trouver Jo, à cette heure ci ?

Le regard s'affola un instant, puis devint plus lumineux.

·     Au « Tapinois », c'est un bar situé rue d'Angleterre.

Nouveau billet de cent francs.

·     Cite-moi le nom d'un ami de Jo la Bugue.

·     Mohamed !

·     Mohamed comment ?

·     ... Maouri, Mohamed Maouri.

Un nouveau billet transita entre eux.

·     Quand as-tu vu Jo pour la dernière fois ?

·     Hier matin.

·     Avec qui ?

·     Avec Mohamed.

Pascal tendit un nouveau billet qui rejoignit aussitôt les premiers.

·     Où peut-on trouver ce Mohamed ?

·     « La Voie de l'Islam » ! C’est un café, rue Trachel.

Après avoir donné un nouveau billet à la jeune droguée, Pascal estima qu'il n'y avait plus grand-chose à tirer d'elle et la quitta, malgré ses supplications pour continuer le jeu des questions.

Il se demanda si, en donnant tout cet argent à la fille, il ne l’avait pas condamné à mort, une mort par overdose, comme Marie. Il haussa les épaules en pensant que Marie avait été assassinée froidement, par un tueur sans scrupule, qui, à présent, tenait Marine en sa possession. Il ne connaissait pas la journaliste, mais, dès le premier instant où Paul l’avait informé, il avait fait sienne la peine de son ami. Il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour aider Paul à libérer la jeune femme. Une autre raison, que l’amitié, le poussait également à agir. Il était tout émoustillé à la pensée qu’il pourrait peut-être en découdre avec les gangsters à l’arme de poing. Pour cela, il fallait retrouver leur trace avant que la remise de la rançon s’effectue.

 

 

* * 33 * *

 

Il ne restait plus, à Pascal, qu'une heure avant de devoir rejoindre Paul dans sa villa. Il devait faire un choix entre les deux établissements désignés par la jeune femme. Se laissant guider une fois de plus par son inspiration, il choisit le café arabe.

·     Est-ce la "voix" de l'Islam, ou la "voie" de l'Islam ?

Il rejoignit son véhicule, pour se rendre rue Trachel sans perdre trop de temps. Il remonta l'avenue Jean Médecin, embouqua l'avenue de la Libération et, après un coup d’œil pour vérifier s'il n'y avait pas d'agent de police en vue (le risque était extrêmement minime dans la ville de Nice), il tourna à gauche malgré l'interdiction. La rue Trachel était encombrée par des voitures garées en doubles files. La circulation y était lente, ce qui lui permettait de chercher tranquillement son café.

·     C'est la "voie" de l'Islam, bravo ! Si j'avais parié j'aurais perdu.

Il se gara un pâté de maison plus loin que le café cherché et revint à pied vers celui-ci.

Plusieurs hommes jeunes étaient installés autour de tables de jardin, en plastique blanc, sur le trottoir qui servait de terrasse à l'établissement. Ils étaient tous d'origine maghrébine. Ils regardèrent avec curiosité, mais sans agressivité, le jeune homme qui entra sans hésiter dans une vaste salle sombre, dans laquelle d'autres hommes étaient installés autour de tables analogues à celles de la terrasse. Après avoir détaillé posément tous les groupes qui l'observaient en silence, Pascal se dirigea résolument vers une table occupée par un client seul, un vieil homme en tenue traditionnelle, les deux mains jointes sur une canne. Avec de profondes marques de respect, Pascal demanda au vieillard s'il pouvait s’asseoir à sa table. Celui-ci, sans dire un moment, lui signifia son accord d'un geste de la main. D'un seul coup, toutes les conversations reprirent dans le café, généralement en arabe. L'heure avançait, il ne restait plus que très peu de temps à Pascal, pour apprendre quelque chose d'immédiatement utile. Il décida de jouer son va-tout avec ce vieillard. Il ne savait pas exactement pourquoi il allait s'adresser à lui, alors qu'en toute logique celui-ci n'avait pratiquement aucune chance de connaître le fameux Mohamed et ses sinistres pratiques, mais une nouvelle intuition le poussait à le faire. 

·     Bonjour Hâjji.

·     Bonjour mon fils.

·     Je cherche un homme, Hâjji, un homme qui s’appelle Mohamed.

·     Il n’y avait qu’un seul vrai Muhammad, mais beaucoup d’hommes portent ce nom aujourd’hui.

·     Celui que je cherche est un méchant, qui n’a pas hésité à enlever une jeune femme pour demander une rançon à l’homme qui l’aime. On l’appelle Mohamed Maouri.

·     Celui qui a fait cela est un méchant, mon fils, c’est vrai. La jeune femme est très en danger avec lui. Le Coran dit « Dieu n’aime pas l’homme perfide et criminel », cet homme n’est pas aimé de Dieu.

·     Il faut que je le retrouve, Hâjji, pour éviter qu’il fasse du mal à cette jeune femme.

·     Dieu t’assiste mon fils, comment puis-je t’aider ?

·     J’ai besoin d’une information sur le lieu où est détenue cette femme.

·     Donne-moi quelques informations supplémentaires sur cet enlèvement.

·     Tout ce que je sais, c’est que Mohamed a un ami, un Français, un voyou, que l’on appelle « Jo la Bugue ». Ils ont sans doute fait leur mauvais coup ensemble.

·     Sors de l’établissement, mon fils, et revient dans cinq minutes.

Lorsque Pascal entra à nouveau dans la salle enfumée, il vit que le vieil homme était en conversation avec un jeune homme qui s’était assis à sa table. La conversation était très animée. Le jeune homme faisait de grands gestes avec ses mains, alors que le vieil homme restait impassible, les deux mains toujours posées sur la poignée de sa canne. Après un dernier éclat de voix, le jeune homme se calma. Adoptant une attitude de soumission, il baissa la voix en regardant à la dérobée si d’autres consommateurs s’intéressaient à eux. Il parla longuement, sans s’arrêter et sans que son vis-à-vis n’intervienne à nouveau. Il se leva enfin et, après un salut respectueux au vieillard, s’empressa de sortir de l’établissement. Au passage, il lança un regard courroucé à Pascal. Celui-ci s’empressa d’aller s’asseoir à sa place, près du vieil homme.

·     Alors, Hâjji, pouvez-vous m’aider ?

·     La femme que tu cherches est enfermée dans une maison qui se trouve sur une colline, dans un endroit qui s’appelle Saint-Roman de Bellet. C’est une vieille maison peinte en jaune, avec des volets bleus. Une tonnelle, couverte d’une vigne, conduit de la route jusqu'à elle. En venant de Nice, la maison se trouve juste à la sortie d’un grand virage, un peu en retrait de la route. C’est tout ce que je sais, mon fils. Dieu soit avec toi et avec cette femme !

·     Je vous remercie, Hâjji, pour l’aide inappréciable que vous m’avez apportée. Vous venez de sauver la vie de cette femme. Comment puis-je vous récompenser pour cette bonne action ?

·     Il est écrit : « Celui dont l’intercession aura un but honorable en recueillera le fruit ; celui qui intercédera dans un mauvais but en recevra la peine ». Ne me remerciez pas, seul Dieu peut récompenser l’homme juste.

Sans dire un mot de plus, Pascal, salua le vieil homme à l’orientale, en lui témoignant un profond respect, se leva et sorti rapidement du café. Il lui restait trois quarts d’heures pour se rendre à Saint-Roman de Bellet, un quartier niçois situé sur une colline, pour identifier la maison indiquée par le vieil homme et pour rejoindre Paul dans sa villa. Ce n’était pas impossible à faire, mais il ne fallait pas qu’il perde de temps en chemin.