Pascal rejoignit Paul, dans sa villa, en empruntant le même chemin détourné qu'il avait utilisé la veille. Ignorant si la maison était surveillée, les deux hommes ne voulaient pas prendre le risque d'informer les ravisseurs de l'existence de Pascal et de sa présence près de son ami.

Paul était installé dans son petit salon, avec l'attaché-case contenant l'argent de la rançon ouvert devant lui. Il contemplait les billets avec un peu de tristesse dans les yeux. Pascal se présenta devant une porte-fenêtre entrebaîllée, il s'immobilisa sur le seuil en regardant l'industriel qui ne sortit pas de sa contemplation à son arrivée.

·     Tu dis adieu à tes beaux billets ?

·     Peu m'importe ces billets, c'est ce qu'ils représentent qui compte pour moi, la vie de Marine. Si j'étais certain de la revoir vivante et intacte, en échange de ces billets, je les donnerais sans hésiter et avec joie. Je réalise combien ma vie serait vide de sens, désormais, si elle devait disparaître dans cette affaire.

·     Allons, Ami, ne cède pas à la mélancolie. Rien n'est encore joué, rien n'est donc encore perdu !

·     Tu sais, l'argent n'est rien quand on n'a pas de but dans la vie. Avec Marine je me sens prêt à redémarrer à zéro, sans elle, je ne suis pas très sûr d'avoir encore envie de vivre.

·     D'après ce que tu m'as dit, elle n'a pas encore accepté tes hommages. Je ne veux pas être un oiseau de mauvais augure, mais as-tu pensé au cas où, libérée, elle repousserait ton amour et sortirait à jamais de ta vie ?

·     Oui, bien sûr que j'y ai pensé. Je crois même que cette hypothèse est la plus vraisemblable. Ce sera dur pour moi, mais je m'y ferai. Par contre, si elle devait disparaître avant de s'être prononcée clairement et définitivement, cela je ne pourrais pas le supporter !

·     Pour l'instant, garde espoir, j'arrive avec de bonnes nouvelles.

Paul bondit de son siège et, attrapant Pascal par un bras, le contraignit à entrer dans la pièce et à venir s'asseoir en face de lui.

·     Parle, Bon Dieu, parle !

·     Je crois savoir à quel endroit Marine est retenue prisonnière.

·     Comment as-tu pu apprendre cela ?

·     Je le sais de la bouche d'un vieux sage, qui semble avoir les mêmes doutes que toi sur la volonté des ravisseurs de libérer la jeune femme vivante.

En quelques mots, Pascal raconta à Paul les résultats de ses recherches dans le quartier Notre-Dame. Comment il était arrivé au nom de Mohamed Maouri. Sa rencontre avec le vieil homme et l’aide inappréciable que celui-ci lui avait apporté.

·     Où serait-elle !

·     L'un des ravisseurs dispose d'une maison familiale, dans une colline du côté de Saint-Roman de Bellet.    

·     Oui, cela pourrait coller !

·     J’ai fait une petite reconnaissance et j’ai identifié la maison qui semble occupée. Si tu as un plan des environs de Nice, je pourrais la localiser de façon précise.

·     Pas de problème, j’ai toutes les cartes d’état-major de la région.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes étaient penchés sur un plan étalé sur l'épais tapis de la pièce.

·     Voilà... Le carrefour... Une première maison... Un virage... Un petit chemin de traverse... Au bout du chemin, c'est cette maison-là.

·     Quelle probabilité accordes-tu à cette information ?

·     Plus de 90 % ! Donne-moi quelques armes et je file vérifier.

·     Pas question ! Premièrement, il ne faut prendre aucun risque avec la vie de Marine; deuxièmement, je viens avec toi.

·     Mais, le téléphone, l'appel des ravisseurs ?

·     Tu n'as jamais entendu parler d'un renvoi de ligne ?

·     Ils vont s'apercevoir que le renvoi se fait sur un portable !

·     Pas avec un téléphone cellulaire utilisé dans un endroit silencieux. Voilà comment on va s'y prendre :

 

Paul s'était soudain transformé. La mélancolie, qu'il affichait quelques instants au paravent, s'était totalement effacée pour laisser place à une froide détermination.

·     On part d'ici ensembles, en utilisant le chemin par lequel tu es arrivé. J'emprunte le 4x4 du gardien, de façon à ce que nous ayons deux véhicules, sans que j'aie à utiliser l'un des miens. Il faut absolument qu'ils croient que je suis toujours dans la villa. Je demanderai à Albert de s'y tenir et de manifester sa présence sans se montrer distinctement. J'emporte les armes destinées à l'échange et l'argent de la rançon. Pendant que je prépare tout cela, tu passeras devant pour observer l'adversaire. On se retrouve... Tiens, ici !

Il désigna un point sur la carte, à proximité de la maison suspecte, mais à une distance suffisante pour ne pas risquer d'être aperçu par ses occupants. Il s'approcha ensuite de deux grands sacs de sport, posés sur le sol dans un coin de la pièce.

·     On va prélever quelques armes sur le stock destiné aux ravisseurs, ils ne doivent pas en avoir une liste exacte.

Paul ouvrit les deux sacs sous les yeux de Pascal ébahis.

·     Voilà les fameuses armes que monsieur me dissimulait et dont j'ai appris l'existence par la presse... Fabuleux !

·     Je vais te confier une carabine à répétition Steyr-Mannlicher modèle police, en calibre .308 Win., équipée d'une lunette avec photomultiplicateur ; un pistolet-mitrailleur Uzi et un semi-automatique avec point rouge, pour le combat rapproché. Que dirais-tu de cette arme ?

Il tendit, au jeune homme, un Colt .45, modèle Gold Cup, en acier inoxydable, transformé pour le tir rapide et équipé d'une lunette « point rouge », Airm Point, en aluminium oxydé naturel. Pascal tressaillit légèrement en prenant l'arme, mais se contrôla aussitôt.

·     Un Colt .45, ce sera parfait. Où sont les munitions pour tout cela ?

Paul venait de tendre à Pascal une arme absolument identique à celle qui avait tué le député Ballestra. Il l'avait récupérée, deux jours plus tôt, chez l’armurier de Saint Laurent du Var qui avait transformé celle du député un an au paravent. L’armurier, qu’il connaissait bien, avait fait diligence pour modifier l’une des armes du stock de l’entreprise. Discrètement, Paul observa les réactions de son ami au moment où il prenait le pistolet en main. Il nota, avec amertume, son tressaillement alors qu’il était pourtant sensé n'avoir jamais vu l'arme du crime, dont, ni la photographie, ni la description exacte, n'avait jamais été publiée.

 

Comme Pascal ignorait le détail du contenu de la chambre forte de l'entreprise M.E.R, Paul avait pensé à ce subterfuge, quelques jours plus tôt, pour tester les réactions du jeune homme sans dévoiler ses propres soupçons. A présent que leurs liens s'étaient considérablement resserrés autour de l'enlèvement de Marine, Paul regrettait un peu d'avoir tendu ce piège à son compagnon de combat. Il avait longuement hésité avant de lui passer l'arme, puis, au dernier moment, il avait pensé que c'était sans doute la seule occasion de le faire. Si Pascal voyait l'arme, dans le stock provenant de l'entreprise, à un moment où il ne pouvait pas l’observer, l'occasion serait perdue à tout jamais. S’il sortait l'arme plus tard, sans motivation évidente, le jeune homme décèlerait aussitôt le piège. De toute façon, ce n'était pas le moment de se préoccuper de la mort du député, seul l'enlèvement de Marine comptait. Il serait temps, plus tard, de revenir éventuellement sur l'affaire Ballestra.

·     Voici une paire de jumelles Zeiss, avec compensateur de mouvements intégré. En m'attendant, tu te contentes d'observer, sans intervenir, sous aucun prétexte. Nous resterons en liaison à l'aide d'un téléphone portable.

·     Tu ne crains pas qu'ils t'appellent au cours de l'une de nos communications ?

·     J'aurais naturellement deux appareils, dont un sera réservé au report de ligne. C'est un numéro que personne ne connaît.

·     Excuse-moi, j'oublie toujours que j'ai affaire à un milliardaire qui croule sous les équipements les plus sophistiqués.

·     Ne te fous pas de moi et file discrètement.

Dès que le jeune homme eut quitté la pièce avec ses armes et ses munitions, Paul prépara son propre départ.

 

 

* * 35 * *

 

Pendant que Paul se déplaçait en voiture, en direction de Saint-Roman de Bellet, le jour commençait à tomber. La journée avait été pluvieuse et de lourds nuages d'orage assombrissaient l'atmosphère. Il rejoignit Pascal dont la voiture était garée dans un renfoncement, à l'abri des regards des automobilistes circulant sur la route, à cent mètres de la maison à surveiller. Le jeune homme s'était installé sur une butte rocheuse d'où il pouvait parfaitement observer une vieille maison de paysans, construite en retrait de la route principale, à l'extrémité d'un petit chemin en cul-de-sac. Le bâtiment avait tous ses volets clos, mais deux fenêtres du rez-de-chaussée laissaient filtrer de la lumière. Devant la porte de la maison, sous une treille couverte de vignes, une Mercedes E 230 était garée.

·     Je crois bien qu'ils sont là, cette voiture ne correspond pas au standing du lieu.

·     Pour cela, mon vieux, rien n'est moins sûr. Si tu connaissais le prix du terrain dans ce coin... Bon Dieu ! Le téléphone.

Un appareil miniature, que Paul portait accroché à sa ceinture vibrait. D’un geste, la communication fut établie.

·     Paul Morelli, j'écoute !

·     Monsieur Morelli, le moment est venu de procéder au versement de la rançon.

La même voix, à sonorités métalliques, se faisait entendre.

·     Non, mon vieux, pas de versement de rançon ! Un échange.

·     Je ne crois pas que soyez en mesure de poser des conditions...

·     Ecoutez-moi bien ! Je ne suis pas né de la dernière pluie, si je vous verse la rançon, rien ne me garantit que vous libèrerez la journaliste saine et sauve. Je veux donc procéder à un échange. J'ai une mallette de billets et les armes, vous les aurez en échange de la jeune femme et nous nous quittons bons amis, sinon vous pouvez aller vous faire voir!

·     Soyez poli, monsieur Morelli. Vous voulez donc avoir la mort de cette charmante personne sur la conscience ?

·     Va te faire voir, connard ! C'est un échange, ou rien.

·     Monsieur Morelli, monsieur Morelli...

On sentait que l'homme était inquiet de perdre le contrôle de la discussion, contrôle qu'il n'avait d'ailleurs jamais eu. Paul se rendant compte, dès les premiers mots, que son interlocuteur n'était pas à la hauteur de sa mission, avait haussé le ton pour l'impressionner et pour l'empêcher de réfléchir.

·     Si vous avez besoin de consulter vos associés, faites le vite, et dites leur bien que se sera un échange ou rien. J'ai l'argent en petites coupures usagées, les armes et les munitions. J'échange, le tout, contre une journaliste en parfait état, sinon rien ! Son assassinat ne vous rapportera pas un clou, si ce n'est perpette ou une balle dans la tête, si je vous trouve avant la police.

·     Ne bougez pas, je vous rappelle.

Paul et Pascal se regardèrent, ils étaient agréablement surpris par la tournure de la communication. Il était évident que leur interlocuteur n'était pas un homme d’action.

·     Je crois qu'il s'agit du "cerveau", celui qui a monté tout cela. Jo la Bugue et Mohamed ne sont que des exécutants. Il s'agit peut-être du propriétaire de la maison.

·     Ce qui est certain c'est qu'il n'est pas avec les autres. Tiens voila leur téléphone qui sonne !

Une légère brise amenait jusqu'à eux une sonnerie de téléphone qui retentissait dans la maison. Une sonnerie forte, comme en font installer les personnes qui veulent l'entendre de leur jardin.

·     Si l'on abat les malfrats qui sont dans la maison, le "cerveau" va certainement nous échapper à tout jamais.

·     Je me fous du "cerveau", je veux Marine !

·     O.k., O.k., tu l'auras ! Il serait quand même dommage que ce salaud s'en tire à si bon compte.

La vibration discrète du portable se produisit à nouveau.

·     Paul Morelli !

·     Monsieur Morelli, mes associés sont très en colère, je crains qu'ils ne se livrent à des voies de faits sur votre amie pour vous punir de votre audace.

·     Ta gueule ! Ils sont d'accord pour l'échange, oui ou merde !

·     Oui, c'est oui ! Vous allez vous munir d'un téléphone G.S.M et quitter votre villa avec l'argent, les armes et les munitions, placés dans le coffre de votre voiture. Vous roulerez en direction du Plan-du-Var, à petite vitesse, en attendant qu'on vous appelle à nouveau.

·     D'accord, j'y vais.

·     Donnez-moi le numéro de votre portable.

Paul communiqua le numéro d’appel du second appareil qu’il avait amené avec lui, et, après que son interlocuteur eut raccroché, appela le gardien de sa villa pour lui demander de mettre à exécution le plan dont il l'avait informé avant de partir. Il s’adressa ensuite à Pascal.

·     Bon ! Tu prends l'angle est de la maison, celui qui est à l'opposé de nous, je prends l'angle ouest. Tu es plus jeune, courts pour y être en même temps que moi. Armes de poing uniquement. Feux croisés en direction de la voiture, il ne s'agit pas de se flinguer mutuellement. Et attention à ne pas blesser Marine ! Sauf urgence, c'est moi qui ouvre le feu le premier.

Pascal approuva d'un hochement de tête et fila dans la direction indiquée, après avoir saisi le P.A. et l'Uzi qui étaient posés près de lui. Paul dû revenir jusqu'à la voiture d'Albert, pour y prendre son arme, et se dirigea rapidement vers la maison. Ils n'avaient qu'une faible distance à parcourir, sur un terrain peu accidenté et avec un éclairage de tombée du jour, entre chien et loup, qui permettait encore de s'orienter facilement. La clôture de la propriété, en très mauvais état, laissait voir de nombreuses brèches. De leur côté, les ravisseurs, devaient embarquait leur prisonnière dans leur voiture avant de partir, ce qui retarderait certainement leur départ.

 

Au moment où un premier individu apparut devant la porte de la maison, Paul était déjà en place et Pascal arrivait à l'angle ouest, après avoir fait le tour du bâtiment par l'arrière. L'homme s'arrêta devant la porte pour clore la fermeture éclair de son blouson. Il huma l'air et maugréa :

·     Merde, il va pleuvoir !

Paul et Pascal notèrent, chacun de son côté, qu'il ne s'agissait ni de Jo la Bugue, dont ils avaient une description, ni de Mohamed, car il s’agissait d’un Européen. Ces deux autres personnages sortirent d’ailleurs de la maison, un instant après, en portant un lourd paquet entouré d'une couverture. Le cœur de Paul se mit à battre à se rompre dans sa poitrine, en voyant qu'il s'agissait vraisemblablement du corps de Marine Duroc.

·     Ouvres-nous le coffre bordel ! Qu’est-ce que tu attends ?

Le premier arrivant se précipita pour ouvrir le coffre arrière de la limousine. Ses deux acolytes y lâchèrent brutalement leur paquet.

Pascal sourit en pensant, qu'après ce qu'il venait de voir, Paul ne ferait certainement pas de quartiers à ces individus.

Pendant que les deux hommes se débarrassaient de leur encombrant colis et fermaient le coffre, leur acolyte  se dirigea vers l'avant de la voiture et ouvrit la portière du conducteur.

Paul avait adopté spontanément la position de tir de combat « Weaver stance », qu’il avait apprise au cours d’un stage en Californie, chez Chuck Taylor. Une position universellement employée en combat à l’arme de poing. Son bras droit, ou bras fort, tenant l’arme, était tendu vers l’avant. Son épaule et sa jambe gauches, du côté du bras faible, étaient avancées vers l’objectif, pendant que sa jambe droite s’ouvrait sur le côté, effaçant son épaule droite. Le coude gauche était tenu bas, l’avant-bras et le bras formant un angle de 50 degrés environ. La main faible exerçait une traction compensatrice sur les doigts de la main droite, de manière à réduire le relèvement dû au recul de l’arme. Après les quelques secondes d’émotion provoquées par la vision du chargement du corps de Marine dans le coffre de la voiture, son cœur s'était remis à battre à un rythme normal, sa respiration était lente et profonde. Avec une lucidité et un calme, dont il ne se serait pas cru capable, il arma le chien de son arme de compétition à simple action. Il positionna le point rouge, du viseur de son Manurhin Match 73, à égale distance des nuques des deux hommes qui étaient devant lui et lui tournaient le dos. D’une voix assurée, il cria :

·     Ne bougez plus ! Levez les mains lentement, sans vous retourner !

 

L’inconnu, qui s’apprêtait à conduire le véhicule, avait amorcé un geste pour s’asseoir sur son siège. Au moment où Paul lança son injonction, il avait déjà un pied à l’intérieur de la voiture et l’autre  encore sur le sol. Il s’immobilisa un instant dans cette position.

Mohamed était arrêté face à la portière arrière du côté du conducteur, la main gauche posée sur la poignée, la droite dans la poche correspondante de son pantalon.

Jo la Bugue, qui s’apprêtait à occuper la place du passager avant, du côté de Pascal, se figea à mi-longueur de la voiture, entre la portière arrière et la portière avant, il tournait le dos au jeune homme et leva aussitôt ses deux mains au-dessus de sa tête.

Dans la seconde qui suivit, le conducteur entreprit de sortir sa jambe du véhicule. Ce faisant, il pivota sur lui-même et apparut, face à Paul, avec un revolver Colt Python, calibre .357 magnum, dans la main droite. Paul, dont l’attention avait été attirée par le mouvement effectué par l’homme, alors que Mohamed se tenait parfaitement immobile, fit pivoter légèrement son tronc et, comme à l’entraînement, positionna le point rouge sur le front de l’inconnu et appuya posément sur la détente de son arme.

Grâce au fait qu’il visait avec les deux yeux ouverts, ce qui est habituel avec ce type de viseur, Morelli aperçut nettement le mouvement de rotation qu’avait également commencé à réaliser Mohamed au moment où le coup avait claqué. Il pivota à nouveau sur lui-même, sans modifier sa position, et lorsque l’homme lui fit face, un Beretta F92 à la main, le point rouge était déjà positionné sur son front et le chien du revolver armé. A ce moment, il devina, plus qu’il ne vit, que son adversaire faisait un mouvement de la main pour tirer. Cette vision, qui avait pourtant déclenché un signal d’alarme dans son cerveau, ne modifia en rien le déroulement de son tir, qui s’effectua par l’enchaînement d’automatismes acquis au cours des milliers de tirs d’entraînement. Il remplit ses poumons d’air, rejeta une partie de celui-ci et bloqua sa respiration. Tout en s’appliquant à maintenir le point rouge en position, il appuya calmement sur la queue de détente, comme s’il écrasait un citron dans sa main droite. Le coup partit. Mohammed s’effondra sur lui-même, au ralenti, en le fixant avec un regard hébété, son pistolet toujours pointé dans sa direction.

Paul s’attendait à recevoir une balle dans le corps d’un instant à l’autre. Il avait réarmé son chien et repris sa visée, le point rouge de son viseur positionné sur l’énorme cratère sanglant qui s’était ouvert sur le front de Mohamed. Il accompagna sa cible dans la chute sans lâcher le second coup, manifestement inutile. L’arme de son adversaire ne tira pas, ce qui l’étonna et le ravi, tout à la fois. C’est à ce moment-là, seulement, qu’il pensa à regarder ce qu’était devenu le conducteur. Il fut soulagé de constater que celui-ci était parfaitement immobile, affalé en partie sur le siège avant et en partie sur le sol. L’impact de la balle avait interrompu son mouvement de rotation et l’avait renvoyé dans l’autre sens. Il lui tournait à présent le dos.

Paul en fut un peu soulagé, l’horrible vision du visage défiguré de Mohamed, qui semblait continuer à le regarder malgré le sang qui ruisselait sur ses yeux en provenance de la plaie béante, suffirait à peupler ses nuits de cauchemars.

Les ogives wadcuter, qu’il avait employés, sont prévus pour réaliser des perforations bien rondes dans le carton des cibles. Ils provoquent des dégâts très importants dans la chair humaine en raison de la forme aplatie de leur extrémité avant. Cette face plane leur donne un faible pouvoir de pénétration mais une forte puissance d’impact et provoque des déchirures importantes dans les tissus.

Paul réalisa, à cet instant, qu’il avait fait un mauvais choix en visant le front de ses adversaires avec ce type de projectiles. Il pensa, qu’à plus grande distance, il risquait de blesser seulement les deux hommes, les balles ne perforant pas leur crâne. Malgré le formidable choc subit par leur front, ils auraient peut-être pu faire feu à leur tour. Il pensa, aussitôt, qu’il n’aurait sans doute, et heureusement, jamais plus l’occasion d’utiliser le fruit de cette réflexion.  

 

Le premier coup de feu claqua au moment où Jo la Bugue venait de s’immobiliser et levait les bras. En un éclair il comprit que plusieurs hommes les couvraient de leurs armes, ce qui eut pour effet de le figer sur place. Le second coup de feu le décida à tenter de fuir vers les arbres du fond du jardin. Pascal était en position à l'angle de la maison, son pistolet-mitrailleur Mini-Uzi à la hanche. Il lâcha une rafale de trois balles qui faucha Jo dans sa course, en l'atteignant aux jambes. Avant que le gangster blessé ne tombe, une deuxième rafale claqua sèchement. Trois trous noirs apparurent sur la poitrine du fuyard, tâchant son blouson clair. Au moment où l'homme s'effondrait sur lui-même, trois dernières balles partirent, le touchant à la tête.

 

Au moment de l’action, Paul avait eu l’impression que ses deux tirs s’étaient déroulés au ralenti. Il était étonné que Mohamed n’ait pas eu le temps d’ouvrir le feu sur lui. Après coup, il réalisa qu’en fait tout c’était passé très vite. Des années d’entraînement au tir rapide avaient fait de lui une formidable machine à tirer. La haine qu’il éprouvait envers les ravisseurs de Marine, la peur sans doute aussi de leurs réactions, l’avaient transformé en un redoutable tueur. Un peu abasourdi par la succession rapide des événements, il avait ensuite observé le tir de Pascal. Il lui était apparu, à l'évidence, qu'il avait avec lui un tireur très chevronné, au lieu du débutant auquel il donnait complaisamment des leçons depuis plusieurs semaines. Cette découverte l'humiliait et lui ramenait à l’esprit les doutes qu’il avait concernant le jeune homme, mais il n'avait pas le temps de s'attendrir sur lui-même. Il se précipita vers le coffre de la voiture. D'un coup d’œil satisfait, il nota que le coffre était intact, aucun impact n'y était visible. Cela le rassura en partie, car il avait toujours au fond des yeux l'image de la masse inerte que transportaient les deux malfrats. Il ouvrit rapidement le coffre, écarta la couverture et vit que Marine, couchée en chien de fusil avec les yeux fermés, était très pâle. Il posa un doigt sur son coup pour tâter son pouls, ne sentit rien mais vit, au même instant que la jeune femme respirait.

·     Ils l'ont droguée !

Pascal se tenait près de lui, en souriant.

A cet instant, le téléphone sonna à l’intérieur de la maison. Le jeune homme posa une main sur le bras de Paul, pour lui indiquer qu’il s’en occupait, et rentra en courant par la porte d’entrée qui était restée ouverte. Après avoir décroché le combiné, convaincu que le « cerveau » était au bout de la ligne, il fit un effort pour se souvenir de la voix de l’un des deux hommes qui avaient parlé tout à l’heure.

·     Ouais !

·     C’est toi Mario ? Il y a un problème ! Ce n’est pas Paul Morelli qui vient de partir avec sa voiture, mais le vieux, le gardien de sa villa. Suspendez tout et attendez que je vous rappelle.

·     Ouais !

Pascal raccrocha aussitôt l’appareil, pas mécontent de son petit numéro d’imitation. Quand il ressortit, son ami était toujours penché sur la jeune femme qui commençait à remuer légèrement.

Marine balbutia quelque chose d'inaudible, sans ouvrir les yeux, comme si elle rêvait, ce qui eut pour effet de rassurer Paul sur son sort. A ce moment-là, une soudaine envie de vomir le saisit. Il n'eut que le temps de se précipiter contre un arbre pour le faire. Quand il revint, Pascal avait entrepris de réveiller Marine, en lui donnant de petites claques sur les joues.

·     Réveillez-vous, allons, réveillez-vous !

La jeune femme ouvrit les yeux et regarda avec terreur le jeune homme, puis elle vit Paul qui se penchait vers elle, par-dessus l'épaule de Pascal, elle lui sourit et referma les yeux.

·     Paul, prends la suite, ne la laisse pas s'endormir ! Je vais chercher ta voiture. Il ne faut pas traîner dans le coin. Avec le raffut qu'on a fait, les voisins ont dû ameuter la police, les pompiers et l'armée.

Il prit les clés que lui tendait son partenaire et partit en courant.

 

Paul se pencha tendrement vers la jeune femme et la secoua gentiment pour la réveiller. Il parvint à lui faire ouvrir les yeux et à reprendre conscience. Au moment où Pascal revint au volant du 4x4, en marche arrière dans le chemin conduisant à la maison, il soutenait Marine pour qu’elle puisse sortir du coffre.

Les deux hommes l'aidèrent à prendre place à l'avant du véhicule, au volant duquel Paul s'installa. Pascal lui fit signe de partir.

·     Vas-y, je fais un peu le ménage et je file. Je t'appellerais demain au téléphone, je crois qu'il vaut mieux que je disparaisse pendant quelques jours.

·     C’était quoi ce coup de téléphone ?

·     Rien, un faux numéro !

Paul eut la nette impression que le jeune homme lui mentait, mais il s’en moquait, Marine était près de lui, vivante et apparemment en bonne santé, tout le reste lui était indifférent. Il démarra son véhicule, qui bondit dans l'allée. Près de lui, la jeune femme dodelinait de la tête. Elle bailla, ferma les yeux et posa la tête sur son épaule pour reprendre son sommeil un instant interrompu.

Paul l’observa du coin de l’œil, il vit qu'elle dormait paisiblement. Sans doute ne lui avait-on donné que quelques somnifères sans danger. Il décida de la laisser dormir et de s'appliquer plutôt à la ramener le plus vite possible chez lui. 

 

Quand il arriva à proximité de sa villa, il déclencha l’ouverture du portail télécommandée, ce qui lui permit d’entrer directement dans son garage. Il fit le tour de la voiture et vint ouvrir la portière de Marine qui dormait profondément d’un sommeil calme, avec une ébauche de sourire sur les lèvres. Il se pencha vers la jeune femme pour la prendre dans ses bras pour la transporter. Il constata qu’une odeur sure s’élevait de son corps, une odeur de transpiration, une odeur d’angoisse. Il nota, curieusement, qu’au lieu de le répugner, cette odeur éveilla en lui une profonde tendresse, comme si la jeune femme lui révélait ainsi de précieux secrets de son intimité. Il la prit délicatement dans ses bras.

Sans s’éveiller complètement, Martine mit ses bras autour de son cou et se pelotonna contre lui, dans un geste charmant d’abandon. Il l’emporta dans une chambre d’amis et la déposa sur le lit. Emilie arrivait à cet instant.

·     Mon Dieu, pauvre enfant ! Que lui a-t-on fait ?

·     Rien, ma brave Emilie, elle est simplement très fatiguée. Il faudrait la déshabiller pour qu’elle soit plus à l’aise.

·     Bon ! Et alors, vous comptez rester là pour regarder ?

·     Non, non, je file ! J’ai une faim de loup, je vais de ce pas à la cuisine.

Il sortit de la pièce, laissant Emilie s’occuper de la jeune femme.

 

Quelques instants plus tard, la vieille dame vint rejoindre son employeur dans la cuisine avec un air interrogateur. Tout en continuant à dévorer, à belles dents, des tranches de rosbif froid accompagnées de cornichons, celui-ci lui raconta sommairement les événements qui s’étaient déroulés au cours des vingt-quatre dernières heures. Emilie l’écoutait, horrifiée, en hochant la tête, les mains sur le ventre, debout au milieu de la pièce.

·     Il nous avait bien semblé qu’il se passait des choses bizarres ! Pourquoi ne nous avoir rien dit ?

·     A quoi cela aurait-il servi que vous vous fassiez du souci ? Je m’en faisais suffisamment moi-même.

·     On aurait pu vous aider !

·     Mais vous l’avez fait, ma bonne Emilie. L’intervention d’Albert a été très précieuse.

A moitié convaincue, Emilie quitta la pièce en continuant à hocher la tête.

 

 

* * 36 * *

 

Pascal roulait lentement en observant avec attention tous les véhicules qui étaient en stationnement. Après s’être assuré que ni lui, ni Paul, ni Marine, n’avait laissé de traces compromettantes dans la maison de campagne dans laquelle venait de se déroulait le drame, il était reparti en direction de la ville de Nice.

Depuis un moment, il patrouillait dans les rues avoisinant la villa de l’industriel, pour tenter de débusquer un éventuel observateur qui serait le « cerveau » de l’enlèvement. Il constata, très vite, qu’il n’y avait qu’une courte portion de rue qui avait une vue directe sur l’entrée principale de la villa de son ami et qu’aucune voiture suspecte n’était stationnée sur cet espace. Ou l’homme était parti, ou il était tapi dans l’une des rares maisons qui faisaient directement face à celle de Paul Morelli !

Quittant son véhicule et essayant de se fondre dans l’obscurité environnante, le jeune homme se plaça successivement devant chacun des édifices suspects, pour les observer attentivement. Au bout d’un quart d’heure, il eut la conviction qu’il avait repéré un individu qui se tenait derrière une vitre, partiellement dissimulé par des rideaux, dans une pièce sans éclairage. Il était intuitivement convaincu que l’homme était là, sans avoir pu le voir avec certitude. La villa incriminée était en face de l’entrée de celle de son ami, la mieux placée pour surveiller tout ce qui entrait et sortait de celle-ci. Silencieux comme une ombre, il se dirigea vers la villa suspecte.