Quand il ouvrit la porte de sa villa, Paul trouva l’éclairage allumé dans plusieurs pièces. Il pensa, qu’avec tous les bouleversements de ces derniers jours, il n’était pas étonnant qu’Emilie perdît un peu la tête. D’habitude, elle laissait seulement une lumière dans le hall d’entrée pour donner l’apparence d’une présence dans la maison. Il entra dans la salle à manger et découvrit la table soigneusement mise pour deux personnes. A cette vue, il s’arrêta net sur le seuil, soudain ramené à son souci premier par la présence de la seconde assiette qui, à elle seule, symbolisait la jeune journaliste et tous les rêves qu’elle avait fait naître en lui.

·     Pauvre Emilie, c’est elle qui va être la plus déçue !

Tout l’alcool qu’il avait absorbé, après des années d’abstinence totale, avait fait évoluer sa vision des choses, créant une distanciation entre lui et les événements malheureux qu’il avait vécus aujourd’hui. Il avait l’impression d’être sorti de lui-même et de s’observer curieusement se débattre avec ses problèmes. Il était devenu un observateur extérieur, à un moment sans indulgence et l’instant d’après s’attendrissant sur son propre sort. Il se ressaisit et traversa la pièce pour atteindre le petit salon qui était lui-même éclairé. A l’entrée de celui-ci, il s’immobilisa à nouveau, frappé de stupeur. Sur le canapé, auréolée de lumière par le doux éclairage d’un abat-jour, une forme féminine était assise. Sous sa crinière flamboyante, Marine lisait un magasine. Elle se tourna vers lui en souriant, dissipant ainsi tous ses doutes sur la réalité de cette apparition.

·     Où avez-vous traîné, grand voyou, j’ai une énorme faim !

Paul, figé sur le pas de la porte, observait la jeune femme avec un étonnement apparent qu’elle fit mine de ne pas voir.

·     Passez à table, je vais faire le service.

La silhouette féline et parfumée le contournait déjà, pour entrer dans la pièce dont il bloquait partiellement l’entrée. Il fit un bond en arrière pour s’écarter d’elle, en pensant qu’il devait sentir l’alcool à plusieurs mètres de distance. Elle passa près de lui sans paraître s’apercevoir de quelque chose d’anormal. Un moment plus tard, ils étaient assis face à face, autour d’une table richement approvisionnée en nourritures.

Marine semblait être très à l’aise, elle souriait constamment et regardait Paul avec beaucoup de tendresse. Contrairement à l’habitude, qui s’était instaurée au cours des repas précédents, c’était elle qui lui faisait les honneurs de la table et se montrait très prévenante à son égard. Lui restait silencieux, un peu étourdi par la surprise provoquée par le retour inespéré de la jeune femme. Les effets de l’alcool s’étaient dissipés comme par enchantement.

·     Vous n’êtes pas raisonnable de m’avoir laissée seule, avec ce jeune homme, dans ce chalet isolé. J’aurais pu perdre ma vertu dans cette affaire !

Le rire cristallin de la jeune femme retentit dans la pièce, laissant Paul encore plus dubitatif qu’au paravent. Il était profondément heureux qu’elle ait rejoint aussi rapidement la villa, prouvant ainsi, manifestement, qu’elle ne voulait pas établir une liaison amoureuse avec Pascal. Par contre, il ne parvenait pas à se faire une idée claire sur les motivations qui l’avaient poussée à agir ainsi. S’était-elle contentée de fuir le jeune homme, sans penser à lui un seul instant, ou l’avait-elle fait, en partie au moins, en raison des sentiments qu’elle avait pour lui ?

·     Voulant-vous inviter à manger à notre tour, nous sommes descendus au village pour acheter des victuailles. Nous voulions vous offrir un fastueux pique-nique au coin du feu.

Baissant la tête sur son assiette, Paul se sentait honteux de sa bévue.

·     Quand nous avons lu le petit mot que vous nous avez laissé, Pascal est devenu très pâle, et il devait en être de même pour moi, car, immédiatement, il m’a promis que je serais à la villa avant vous. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, en voiture, qu’au cours de cette descente dans la vallée.

Paul était de plus en plus mal à l’aise, il devait faire de grands efforts pour ne pas pleurer. Il pensa que cela était dû aux derniers effets de l’alcool sur son cerveau.

·     Si l’on avait su que vous feriez un petit tour dans un lieu de perdition en chemin, on aurait roulé moins vite.

Paul posa une main sur la main la plus proche de la jeune femme et la regarda avec des yeux humides.

·     Eh doucement, monsieur, ce n’est pas parce que votre ami considère que je vous appartiens, que cela est vrai ! C’est moi, et moi seule, qui décide de ce genre de chose et, pour moi, rien n’a changé : pas de fantasmes !

Pour la première fois, depuis son retour dans la villa, Paul sourit de bon cœur en regardant Marine.

·     Cela se voit tellement que j’ai passé ma soirée dans un lieu de perdition ? Si je vous racontais ma soirée vous auriez pitié de moi.

·     Croyez-vous qu’une femme puisse avoir pitié d’un homme qui a sombré dans la débauche ? Je ne vous appartiens pas, mais vous, vous m’appartenez un peu.

·     Comment cela ?

·     Allons, allons, ne jouez pas les indifférents. Regardez-moi dans les yeux et osez affirmer que vous n’êtes pas un peu à moi !

·     Je ne vous savais pas coquette...

·     Dans toute femme, il y a une coquette qui sommeille.

·     Oui, j’avoue tout : mon cœur et mon esprit vous appartiennent...

Paul, à présent complètement rasséréné, s’était levé de table en riant et s’était précipité aux genoux de la jeune femme. Après cette déclaration enflammée, il déposa un baiser sur sa main droite qu’il conserva longuement entre ses mains.

·     C’est un bon début ! Alors, Monsieur, puisque vous êtes à moi, je vous interdis dorénavant d’être jaloux, sans raison, du premier jeune homme qui passe près de moi. J’ai le droit d’avoir des amis masculins, de rire, de plaisanter avec eux, sans que Monsieur ne sombre dans la déprime et ne se livre à des actes désespérés. Par contre, je vous interdis d’avoir des relations trop intimes avec toutes les femmes de moins de soixante ans, et, surtout, avec les techniciennes. Vous saurez, monsieur, que m’appartenir n’est pas de tout repos !

·     Qu’appelez-vous « relations trop intimes » ?

·     Une conversation de plus d’une minute, une proximité de moins d’un mètre, un regard de plus d’une seconde, un sourire, une pensée...

Ils rirent tous les deux de bon cœur, pendant que Paul se relevait. Il eut l’impression que, malgré son apparence détendue, Marine avait autant besoin que lui de la détente apportée par leur rire.

·     Bon, à présent, monsieur, nous voici revenu au point de départ, nous devons toujours avoir une conversation approfondie avec Pascal.

·     Oui, c’est vrai. J’ai été stupide !

·     Ne parlons plus de cela, à présent que vous avez promis de ne plus recommencer. Vous avez bien promis ?

·     Oui, je promets.

·     Bon... Cette fois-ci évitons les préambules, j’ai suffisamment témoigné ma gratitude à Pascal, nous pourrons aller droit au but.

·     Demain, il fera jour...

·     Et à chaque jour suffit sa peine !... Oui, je sais, il est temps d’aller se coucher. Chacun de son côté, naturellement... cela ne le fait même plus rire ! Ce doit être l’air de la montagne qui l’a enivré.

Sur cette dernière facétie, Marine se retira dans sa chambre.

 

La jeune femme avait profité de l’arrivée tardive de son hôte, et de son évident désarroi imbibé d’alcool, pour adopter une attitude détendue et tendrement dominatrice. En réalité, lorsqu’elle était revenue du village avec Pascal, l’absence de Paul et le petit mot qu’il avait laissé l’avaient profondément bouleversée. Elle ne savait pas encore très bien comment se terminerait sa relation avec cet homme. Mais le constat de sa disparition soudaine, la preuve apportée par la lettre de son état d’esprit vis-à-vis d’elle, et la réaction désespérée, qu’il avait eue, en croyant percevoir un lien affectif entre elle et Pascal, l’avait littéralement affolée. La seule chose qui était claire et dont elle était parfaitement sûre, c’est qu’elle ne voulait pas perdre le sentiment tendre que Paul avait manifesté pour elle. En un instant, Pascal avait compris le drame qui se jouait dans l’esprit de la jeune femme et il s’était appliqué à apporter une solution définitive à cette situation absurde. Si Paul trouvait Marine à la villa, lorsqu’il y arriverait lui-même, aucune ambiguïté ne pourrait subsister sur la nature purement amicale des relations qu’il avait avec elle. Sachant qu’une B.M.W 740 n’était pas la voiture idéale pour foncer dans les routes étroites de montagne, il décida de tenter le tout pour le tout avec son modeste véhicule. En arrivant à la villa, il fut heureux et fier de constater que Paul n’était pas encore là, ce qu’il ignorait c’est que son ami était déjà venu et reparti aussitôt.    

 

 

* * 44 * *

 

Lorsque Marine sortit de sa chambre, le lendemain matin, elle trouva Paul attablé dans la cuisine avec un exemplaire du journal local étalé devant lui. Son arrivée discrète ne fut décelée, par son hôte, qu’à la dernière minute. Avant qu’il ait eu le temps d’esquisser un mouvement, elle se pencha rapidement sur lui et déposa un baiser furtif sur ses lèvres. Le parfum enivrant de la jeune femme l’enveloppa simultanément, ajoutant sa note poivrée à l’enchantement fugace.

·     Bonjour ! Les nouvelles sont-elles bonnes ?

·     Les nouvelles peut-être pas, mais je donnerais dix ans de ma vie pour avoir droit à un tel bonjour tous les matins.

·     Vous vous lasseriez vite.

·     Sincèrement, je ne crois pas !... Il n’y a pas eu de nouveau meurtre cette nuit... La police a établi un lien entre notre voisin assassiné et les trois gangsters abattus dans la maison de campagne. Une perquisition, effectuée chez le dénommé Jo la Bugue l’a démontré, sans que l’on précise les éléments de cette démonstration. Sous une apparence de bourgeois confortablement installé, l’homme semble avoir eu des activités fort suspectes. On évoque la possibilité qu’il s’agisse d’un ancien comptable de la mafia sicilienne, retiré des affaires. Il aurait pu avoir la tentation de renouer avec la pègre locale pour renouveler un peu son trésor de guerre.

·     Avec un nom pareil, je ne croyais pas qu’il puisse être italien !

·     Aussi n’était-ce pas son vrai nom, il s’appellerait Guido Pepino.

·     Là, je comprends mieux ! Tout cela me fait penser qu’il serait bon que je me remette au travail, mon patron ne m’a pas offert des vacances à Nice. En m’y mettant tout de suite, je peux encore espérer être publiée cette semaine. Peut-être pourriez-vous m’aider à inventer une belle histoire, bien crédible, pour expliquer toute cette affaire.

·     Inventer une histoire ?... Madame la journaliste !...

·     Vous préférez que j’écrive toute la vérité ?

·     Je plaisantais, naturellement. Après le bain et le petit-déjeuner nous allons concocter un beau conte de fées à l’attention de vos lecteurs. Ah, au fait ! Je me suis livré, moi-même à une petite enquête. Emilie a tout avoué !

·     Quelle vilenie a bien pue commettre ce noir personnage ?

·     Elle m’a avoué avoir eu une bonne copine, à laquelle elle a confié toute la joie qu’elle avait ressenti en voyant l’attachement que je manifestais pour une jolie rousse.

·     Et cette charmante copine était la femme de ménage de votre délicieux voisin...

·     Comment Diable avez-vous pu deviner ? Fréquemment, depuis plusieurs jours, elles s’entretenaient sur ce sujet qui tient tant à cœur à ma bonne Emilie. Il semblerait que notre commère ne soupçonnait d’ailleurs pas la nature criminelle de son employeur. La boucle est bouclée, la piscine est à point et la jolie rousse devrait si plonger bien vite.

·     Si c’est de moi que vous parlez, je vais le faire... Mais vous, cher Monsieur, vous ne travaillez donc jamais ?

·     Mes nombreux voyages professionnels m’ont incité, depuis longtemps, à donner le maximum d’autonomie à mes ingénieurs. Pour tout vous dire, je me suis mis en congés, le soir même de votre retour de Paris. Depuis, vous pouvez témoigner que je n’ai pas eu beaucoup de temps pour songer à mon entreprise.

Dès qu’il eut fini de parler il s’élança vers la piscine et plongea dans l’eau bleutée. La jeune femme le rejoignit en utilisant l’échelle de bain, pour éviter de mouiller ses cheveux qu’elle avait relevés en un chignon volumineux.

Pendant que les deux amis s’ébattaient joyeusement dans l’eau avec un ballon de water-polo, Pascal arriva. Il empruntait toujours le même chemin détourné qui lui permettait de surgir comme une ombre. En quelques secondes, il s’était débarrassé de tous ses vêtements, à l’exception d’un maillot de bain qu’il portait sur lui. Il plongea dans le bassin, nagea vers Marine qu’il embrassa sur les deux joues et fit un petit geste amical à Paul. Il prit position au troisième sommet d’un triangle, dont ses amis constituaient les deux autres sommets, et réclama le ballon. L’entrée du jeune homme dans l’eau relança l’intérêt de la partie. Une fois de plus, Paul remarqua l’aisance du nouvel arrivant et la complicité spontanée qui s’était créée entre lui et la jeune femme. Cette fois-ci, il se garda bien d’en prendre ombrage.

 

Un moment plus tard, trois affamés se partageaient gaiement un plantureux petit-déjeuner, installés sur un salon de jardin, au bord de la piscine. Quand ils furent enfin rassasiés, un silence s’installa entre eux. Chacun d’eux savait que les propos, qu’ils tiendraient ensuite, ne seraient agréables pour personne. C’est Pascal qui, le premier, rompit le silence.

·     Je crois que vous voulez me parler.

·     Oui, nous aimerions parler de l’assassinat de mon voisin, monsieur Massouillet, alias Guido Pepino.

·     C’était une belle ordure ! Il méritait dix fois la mort.

·     Peut-être, mais comment peux-tu t’instaurer juge et bourreau ? Et puis, il y a la manière...

·     Vous ne doutez pas, un seul instant que ce soit moi qui ai fait le coup...

·     Pas un seul instant !

·     Vous avez raison, c’est moi. Je pensais que ce sinistre personnage devait payer pour avoir organisé toute cette affaire.

·     Cela méritait-il la mort ? Et surtout la façon dont il est mort ?

·     Les salauds n’ont pas le droit de vivre. C’était un être nuisible qui aurait commis d’autres crimes. Pour la manière ? J’étais bien obligé de le faire parler...

·     Tu veux dire que tu as commencé à le découper au couteau avant d’être certain que c’était lui qui était le cerveau de l’opération ?

·     J’avais de fortes présomptions. Il a avoué très vite. Personne ne résiste à la perte progressive de l’intégrité de sa personne.

·     Inutile de nous donner des détails, mais il y a encore une seule question que j’aimerais poser. S’il a avoué très vite, seulement après quelques coups de couteau, pourquoi avoir continué ?

·     J’ai pris plaisir à voir cette ordure expier tous ses pêchers dans la souffrance.

Un silence glacial retomba sur le trio. Paul et Marine étaient horrifiés par la révélation du sadisme de celui qu’ils considéraient tous les deux comme un ami. Ils comprenaient, intuitivement, que le jeune homme était un malade, un malade affreusement dangereux pour la société des hommes. Pour briser la gène qui s’était installée entre eux, Pascal reprit la parole.

·     Ce bonimenteur de foire, qui se faisait passer pour un caïd de la Mafia, m’a dit que s’il s’en était pris à toi c’est « parce que tu lui devais bien cela ».

·     Je ne connaissais pas ce personnage. Je crois ne l’avoir jamais rencontré !

·     J’ai cru comprendre qu’il était en affaire avec Ballestra. Il considérait, qu’en découvrant celui-ci mort, tu lui as fait rater une belle affaire.

·     Ca alors ! En quoi suis-je responsable de cette mort ?

·     Tu sais bien que les porteurs de mauvaises nouvelles se sont vus, de tout temps, imputer une part de responsabilité dans le désastre qu’ils annonçaient.

·     C’est aberrant !

Paul surprit le regard de Marine, il lut dans ses yeux un reproche dont il comprit aussitôt la teneur. La jeune femme était inquiète de voir que Pascal avait réussi à détourner la conversation du sujet principal. Elle craignait que les trois amis se séparent, une fois de plus, sans avoir été au fond de l’analyse du problème posé par la folie meurtrière du jeune homme. En faisant un effort sur lui-même, Paul revint sans plaisir sur ce sujet.

·     Ce n’est pas à nous de te juger pour cet acte insensé, nous n’allons pas commettre la même erreur que toi. Je me placerais donc uniquement sur le plan strictement pratique. Le commissaire Bertrand était prêt à fermer les yeux sur la tuerie de Saint-Roman de Bellet, en déclarant qu’un règlement de compte entre voyous n’était pas une priorité dans son travail. Il considérait que deux des trois hommes avaient été visiblement abattus en état de légitime défense. Pour le troisième, étant donné la nature du personnage exécuté, il voulait bien passer sur le fait qu’il ait subi une exécution sommaire. Entre parenthèses, si tu n’avais pas tué cette ordure c’est moi qui aurais dû le faire. Et, après coup, cela n’aurait pas été facile...

Marine regarda Paul avec intensité. Celui-ci lui rendit son regard, sans dire un mot de plus. Pascal comprit que ses deux amis partageaient un secret au sujet de Jo la Bugue. Sans y réfléchir davantage, il comprenait que ce secret était lié à période de détention de la jeune femme. Paul reprit son discours.

·     Par contre, à présent, il nous a déclaré ne pas pouvoir passer l’éponge sur un assassinat, dont le caractère prémédité et monstrueux ne peut pas laisser l’opinion publique et le parquet insensibles.

·     Je suis donc un monstre ?

·     Je crois que tu es malade, mon ami. Je n’oublierai jamais le rôle essentiel que tu as joué dans la libération de Marine. Tu sais que rien ne m’est plus cher au monde qu’elle, je te serais donc toujours redevable. Pourtant, je ne peux pas accepter l’idée que tu puisses tuer d’autres hommes avec ma complicité. Je te soupçonne, également,...

·     D’avoir abattu le député Ballestra...

·     Oui.

·     Tu as, naturellement, tout compris le jour de notre sortie en bateau.

·     C’est exact, j’en ai eu l’intuition ce jour-là.

·     Tu avais raison.

·     Pourquoi l’as-tu fait ? Es-tu un tueur à gages ?

·     Non, je n’avais aucune raison particulière, si ce n’est qu’il me regardait avec des yeux bouffis d’importance et qu’il me méprisait.

·     Mon Dieu ! Cela a suffit pour que tu l’abattes ?

C’était Marine qui était intervenue pour la première fois. Jusque-là, elle était restée parfaitement silencieuse, en écoutant attentivement le dialogue des deux hommes. Elle regardait Pascal avec un mélange d’horreur et de tristesse, comme l’on regarde un enfant frappé d’une maladie mortelle.

·     On m’a appris à tuer dans l’armée, j’y ai pris goût, je reconnais que j’y prends, à présent de plus en plus de plaisir.

·     Il faut te faire soigner, Pascal, tu es malade.

·     Le seul hôpital que l’on me proposera est une prison. Je n’ai pas l’intention de finir ma vie dans une cellule de prison, pas plus que dans la chambre d’un asile psychiatrique d’ailleurs !

Paul repris la parole.

·     Je te comprends, mais que vas-tu faire ? Bertrand ne te lâchera pas !

·     Par ma seule existence, je mets ta liberté en danger...

·     Cela n’est pas le problème. Je suis prêt à assumer toutes les conséquences de mes actes. J’ai tué deux hommes, moi-même, et je t’ai mis en situation d’en tuer deux autres...

·     Pas question ! C’est moi, et moi seul, qui ai décidé de tuer ces deux pourris. Quant au troisième, tu n’y es strictement pour rien. A quoi cela aurait servi de libérer Marine, si c’est pour que tu sois enfermé loin d’elle à présent ?

·     Je n’ai pas cherché à la libérer pour mon usage personnel. Je voulais seulement qu’elle vive, et de préférence sans séquelles de cette malheureuse affaire. De toute façon, il est vraisemblable qu’elle repartira prochainement à Paris, pour mener sa vie, loin de moi.

·     Merde ! C’est tout ! On a fait tout ça pour en arriver là ? Dans les histoires, arrivés à ce point là, les héros se marient et ont beaucoup d’enfants.

·     La vie n’est pas un conte de fées, Pascal, ni un film de violence, si tu vois ce que je veux dire...

·     Je crois qu’il y a une solution à tout cela !

·     Laquelle ?

·     Le duel, notre duel.

A ces mots, Marine tressaillit violemment.

·     Ah, non ! Pas question de duel entre vous. Si tu veux te suicider, Pascal, personne ne t’en empêchera, mais il n’est pas question que je te laisse prendre le risque de tuer Paul !

·     Tu vois, mon vieux, tout espoir n’est pas perdu. Elle ne réagirait pas ainsi pour un homme qui lui serait indifférent ! Paul ne risque rien, Marine, il est meilleur tireur que moi.

·     Il n’est pas question que je t’abatte comme un chien enragé, dans un simulacre de duel !

·     C’est pourtant ce que je suis, un chien enragé, Ballestra n’était pas ma première victime, il s’en faut de beaucoup.

·     Si tu estimes que le suicide est la seule issue, il faudra que tu aies le courage de le faire tout seul. Ce sera ton dernier plaisir.

·     Paul ! Ne dites pas des choses si horribles, s’il vous plaît.

·     J’aurais peut-être dû éviter ce mot, Marine, mais je pense profondément ce que j’ai dit auparavant.

·     Vous m’avez donc condamné tous les deux !

·     Non, tu es en train de tout transformer, j’ai dit « si »...

·     Quelle autre solution proposes-tu ?

·     Tu pourrais fuir à l’étranger.

·     Pour cela, il me faudrait de l’argent...

·     Cela peut s’arranger.

Une fois de plus, Marine, se redressa avec violence, ses yeux verts étincelants de colère.

·     Pour qu’il aille tuer une ou plusieurs personnes ailleurs !

·     Marine, l’ange de la justice !

·     Il ne s’agit pas seulement de justice, Pascal, mais aussi d’humanité, de morale. Ce qui est fait, est fait ! Ni Paul, ni moi, n’y pouvons rien. Par contre, si nous favorisons un autre crime, nous en serons complices. Pour ma part, je ne serais d’accord que si je suis certaine que tu ne recommenceras pas. Pour cela, je crains qu’une promesse ne soit pas suffisante !

Paul, qui avait observé avec attention cet échange verbal, prit la parole à son tour.

·     Je connais un médecin qui pourrait nous éclairer sur une éventuelle solution médicale.

·     Je ne veux pas servir de cobaye à un toubib !

·     Je ne crois pas que tu aies vraiment le choix ! Si tu acceptes de guérir, quel qu’en soit le prix, je paie tous les frais de l’opération et je te donne la mallette que je destinais aux ravisseurs de Marine.

·     Une opération ?... Tu penses à une lobotomie ?

·     J’ai employé le mot « opération » dans son sens le plus général, je ne sais pas ce qu’il faut faire, peut-être qu’un simple traitement suffit.

·     Tu avais raison, Paul, je préfère me faire plaisir une dernière fois. Quel plus grand plaisir, pour un tueur, que de se tuer lui-même !

·     Ne sois pas cynique, cela ne sert à rien. Réfléchit calmement à ma proposition avant de commettre un acte irréparable.

Après ses coups de colère, Marine s’était effondrée. Elle était abasourdie par la situation dans laquelle Pascal la mettait. Etre amenée à souhaiter la mort de ce garçon sympathique, qui avait contribué à lui sauver la vie, lui paraissait monstrueux. Pourtant, elle ne céderait pas sur les autres points. Elle avait un peu de mal à savoir quels étaient ses propres sentiments envers Paul, mais ce dont elle était certaine, c’est qu’elle ne voulait pas le voir risquer sa vie dans un duel avec le jeune homme. Elle ne voulait pas, non plus, accepter que Pascal puisse encore tuer sans qu’elle fasse tout ce qui est en son pouvoir pour l’en empêcher. Le moindre des mots était bien le suicide de celui-ci. L’idée de le voir subir un traitement, avec la durée importante que cela supposait, lui semblait irréaliste, la police n’attendrait pas. Quant à la lobotomie, elle n’en connaissait pas toutes les conséquences, mais l’idée que Pascal puisse être transformé en un zombie vivant, lui paraissait une hypothèse plus effrayante que sa mort par suicide.

Paul reprit la parole après un long silence général.

·     Je crois qu’il faut réfléchir à tout cela, avant d’aller plus loin. Pascal, je te donne rendez-vous demain, à la même heure et au même endroit que ce matin. On se baigne, on déjeune et puis l’on parle.

·     O.k. boss !

 

Une fois Pascal parti, Marine s’employa à écrire un article faisant le point sur l’affaire Ballestra, dans laquelle rien de nouveau ne s’était produit. Par contre, elle parlait des nouveaux faits criminels survenus dans la région. Paul lui suggéra d’évoquer la possibilité d’un lien entre les deux affaires.

·     Est-il bien prudent d’évoquer un tel lien, sachant pertinemment que ce lien existe, mais qu’il met en cause Pascal ?

·     Effectivement, il vaut peut-être mieux éviter de le faire. Toute fois, je crains que votre article ne soit un peu trop plat ainsi et que votre rédacteur en chef ne vous rappelle à Paris.

Marine regarda Paul avec un sourire tendre et lui répondit.

·     Je vais le réécrire avec plus de lyrisme, pour essayer d’éveiller l’intérêt de ma rédaction pour la seconde affaire. Le lien avec la première sera suggéré sans être dit clairement.

Les deux amis passèrent encore quelque temps autour du texte de l’article de Marine, avant de l’expédier par télécopie à l’hebdomadaire de celle-ci, à l’aide de l’appareil dont était équipé le bureau de la villa.