Lorsque Marine s’éveilla, elle eut la surprise de se retrouver, entièrement nue, dans le lit de la chambre d’amis qu’elle avait déjà occupé, dans la villa de Paul Morelli. Elle se leva et se rendit à la salle de bain. Pendant que la baignoire se remplissait, elle se frotta énergiquement et longuement les dents, à plusieurs reprises. Elle avait agi machinalement, jusque-là, et se n’est que lorsqu’elle se fut glissée, avec délices, dans l’eau tiède couverte de mousse, qu’elle réfléchit et tenta de se souvenir de tout ce qui s’était passé depuis qu’elle avait été interceptée à l’aéroport de Nice.

Après avoir laissé sa mémoire vagabonder pendant quelques minutes, elle s’ébroua en chassant les images désagréables qui lui venaient à l’esprit. Il n’était pas encore temps de faire un point précis sur les heures pénibles qu’elle venait de vivre. Dans l’immédiat, elle avait faim, elle décida de satisfaire ce désir sans chercher à voir plus loin que l’instant présent. Elle constata que ses vêtements n’étaient pas dans la chambre qu’elle occupait. Par contre, une robe de chambre, qui paraissait à sa taille, était placée bien en évidence sur un fauteuil. Elle s’en vêtit et se dirigea vers la cuisine de la villa.

En arrivant dans la cuisine, elle vit Emilie qui s’activait à la préparation du petit-déjeuner. Elle s’approcha d’elle pour la saluer. Négligeant la main qu’elle lui tendait, la vieille dame ouvrit les bras comme une grand-mère accueille sa petite fille après une longue absence. Avec un petit gémissement, Marine, se jeta dans les bras ouverts en sanglotant. Tandis qu’elle blottissait sa tête dans le creux de l’épaule de la bonne Emilie, celle-ci lui caressait les cheveux avec douceur, en murmurant des mots apaisants que l’on dit à un enfant qui a de la peine. Paul entra pendant ce temps, il s’arrêta sur place avec un sourire ému et attendit que Marine, enfin réconfortée, quitte les bras de la cuisinière. Celle-ci se racla la gorge et prit un ton désinvolte pour demander :

·     Que voulez-vous manger ma belle ?

Marine qui s’essuyait les yeux et venait de prendre conscience de la présence de Paul, déclara : 

·     Tout sauf des céréales dans du lait !

Paul et Emilie éclatèrent de rire en même temps, mais sans doute pas pour les mêmes raisons. Pendant que la vieille dame s’affairait entre le réfrigérateur et les appareils de cuisson, Marine et Paul dressèrent joyeusement la table. Un moment plus tard, la jeune femme engloutissait des œufs au jambon, sous les yeux attendris de son compagnon de table qui, ayant déjà mangé, se contentait d’un thé au lait.

·     J’ai perdu mes vêtements.

·     Emilie les a donnés à nettoyer ce matin, mais il y en a d’autres dans votre sac.

·     Vous avez pensé à récupérer mon sac ?

·     Oui... Enfin, je vous expliquerais cela plus tard.

Paul jugea qu’il était un peu tôt pour parler de Pascal et de son rôle dans cette affaire. C’était lui qui avait pensé à récupérer le sac de Marine, dans la maison où elle avait été gardée en otage, et qui l’avait déposé discrètement chez le couple de gardiens, ce matin. Il attendit que la jeune femme soit rassasiée pour évoquer les récents événements.

·     Comment vous sentez-vous ?

·     Bien ! Enfin, ça va...

·     Un ami psychologue, que j’ai eu au téléphone tout à l’heure, vous conseille de parler, de raconter votre mésaventure dans le détail.

·     Oui, je sais cela.

·     Voulez-vous parler avec un professionnel ou avec quelqu’un d’autre ?

·     Si vous voulez bien, j’aimerais que ce soit avec vous.

·     Bien sûr, j’en suis ravi, c’est une marque de confiance et cela m’intéresse au plus haut point.

·     C’est normal, vous êtes sans doute l’homme dans lequel j’ai le plus confiance au monde actuellement, en dehors de mon père.

·     Merci de cette marque de confiance. Venez, allons nous asseoir au salon.

Ils se retrouvèrent quelques instants plus tard, installés sur le canapé du salon à côté l’un de l’autre, Paul tenant les mains de la jeune femme dans ses mains.

·     Commençons par le début, que s’est-il passé à l’aéroport ?

·     Un homme m’attendait, un homme d’environ cinquante ans, très sympathique, avec un léger accent étranger. Il m’a dit qu’il venait de votre part et qu’il était un ingénieur de votre société. Cette affirmation m’a un peu étonnée, car je me souvenais que vous m’aviez dit que vos techniciens étaient tous très jeunes, mais je n’ai pas réagi. D’autre part, il ressemblait davantage à un cadre commercial qu’à un technicien. Ne pouvant pas venir à cause de l’arrivée inattendue d’un client important, vous lui aviez confié la mission de venir m’attendre et de m’accompagner jusqu'à votre entreprise. Pendant la première partie du voyage, il fut charmant avec moi. A un moment donné, il s’arrêta au bord d’un trottoir et laissa monter deux hommes à bord du véhicule. Ils s’installèrent à l’arrière en silence. Il me les présenta comme étant deux employés de votre société, qu’il récupérait au passage parce que leur voiture était en panne. Quelque chose sonnait faux dans son explication et les deux hommes avaient des mines patibulaires. Je commençais à être un peu inquiète, bien que je fusse encore très loin de soupçonner la vérité. Mon inquiétude grandit quand je m’aperçus que la voiture empruntait un chemin inconnu, qui semblait nous éloigner de l’entreprise. Voyant que je commençais à m’agiter sur mon siège, l’homme qui était assis derrière moi passa soudain un bras autour de mon cou et me menaça d’un couteau avec son autre main. Il m’informa que je venais d’être enlevée et que je n’aurais la vie sauve que si je me tenais bien tranquille, et si Paul Morelli acceptait de payer la rançon réclamée. En arrivant à la maison de campagne, ils me collèrent un bandeau sur les yeux et un sparadrap sur la boucle, me lièrent les deux mains derrière le dos et m’enfermèrent dans un petit cabinet noir, sans aucun meuble.

La jeune femme s’était interrompue, elle regardait à présent le vide devant elle avec des yeux hagards. Paul lui caressa les mains et lui parla avec une voix douce.

·     Si vous voulez arrêter pour l’instant, nous reprendrons cette conversation plus tard.

·     Non, je préfère aller jusqu’au bout. Je suis restée plusieurs heures seule dans le noir. J’étais de plus en plus inquiète...

·     Vous étiez quand même convaincue que je paierais la rançon ?

·     Oui... Si la somme demandée n’était pas exorbitante.

·     Vous savez bien que j’aurais payé, quel que soit le montant demandé ?

·     A certains moments je le croyais, à d’autres j’avais des doutes. Pourquoi auriez payé une grosse somme pour moi que vous connaissiez à peine ? Le fait que vous m’ayez fait la cour ne prouvait pas que vous étiez réellement attaché à moi. Même quand je pensais que vous payeriez, je craignais qu’ils ne vous demandent une somme que vous n’arriveriez pas à rassembler dans le délai voulu. Mais, peu à peu, il y a une idée qui s’est imposée à moi. Le fait que j’avais distinctement vu les trois hommes, ainsi que l’extérieur de la maison de campagne me donnait à penser qu’ils n’avaient pas l’intention de me libérer vivante.

Ses mains se crispèrent sur celle de Paul. Elle chercha une réponse à la question non formulée dans les yeux de celui-ci.

·     Je crois, moi aussi, qu’ils n’avaient pas l’intention de vous relâcher vivante.

Marine resta un long moment silencieuse, les yeux baissés. Paul respectait son silence.

·     J’ai eu peur, j’ai eu vraiment très peur... Et puis un espoir fou est né dans mon esprit, un peu malgré moi. Je me suis mise à penser que vous alliez intervenir et que vous alliez me sauver. Pas la police, vous, vous seulement. C’était une pensée tout à fait irrationnelle, que je n’arrivais pas à justifier, mais à laquelle je m’accrochais comme une naufragée à sa bouée de sauvetage.

Elle regarda Paul avec des yeux humides, dans lesquels se reflétait toute la confiance du monde.

·     Je savais que vous viendriez...

·     Vous ont-ils maltraitées ?

·     ......

·     Je sais que c’est difficile à dire, mais c’est le point le plus important. Que vous ont-ils faits ? Vous ont-ils violée ?

·     Non !... Enfin, oui, un peu... Il n’y a pas eu pénétration.

·     Vous êtes certaine ? C’est très important de nos jours, vous le savez.

·     Il y en a un qui est venu me voir, un seul. Je crois que c’était le grand blond qui était dans la voiture au départ, derrière le conducteur. Il m’a...

Marine avait posé son front contre l’épaule de Paul Morelli, qui avait posé une main sur chacun de ses bras.

·     Si vous voulez en parler avec une femme...

·     Non, c’est à vous que je veux en parler. Il m’a enlevé sommairement mes vêtements, sans m’ôter mon bandeau, puis il m’a touchée. Il m’a touchée partout, lentement. Je... J’ai dû lutter pour ne pas manifester ma sensibilité... J’ai honte, Paul.

·     Quoi qu’il se soit passé, vous ne devez pas avoir honte. Vous étiez livrée sans défense à ce salaud.

·     Ce n’est pas ce qu’il m’a fait dont j’ai honte.

·     C’est de votre... « sensibilité » ?

·     Oui, je n’aurais pas dû !

·     Vous avez pris du plaisir à ces caresses ?

·     Non ! Mais j’ai dû lutter pour ne pas en prendre.

·     C’est formidable, au contraire, d’avoir une sensualité aussi riche. C’est une bénédiction du ciel, dans ce monde de femmes frigides. Il faut penser à tous les moments merveilleux que cette sexualité vous apportera, à vous et à l’homme que vous aurez choisi comme partenaire.

·     Je ne suis pas prête à accepter qu’un homme pose une main sur moi !

·     Merci ! J’en ai deux actuellement, dois-je comprendre que vous ne me considérez pas comme un homme ?

Marine eut un petit rire, en écho de celui de Paul, puis elle redevient sérieuse.

·     Ne me faites pas rire, je n’ai pas fini, le pire reste à venir. Vous savez bien que ce n’est pas ce que je pense, je vous considère comme un ami, mon meilleur ami. Pour le reste, j’ai bien d'autres soucis pour l'instant...

Elle avait repris sa position contre l’épaule de Paul, les yeux dissimulés contre sa chemise.

·     Il m’a obligé à faire une chose affreuse... Il m’a dit qu’avec ma peau blanche je ne devais pas être très saine, qu’il ne me ferait pas l’amour normalement, de peur d’attraper le sida.   Il a arraché le sparadrap que j’avais sur la bouche... Et puis... C’était affreux !... Il était tellement excité qu’au bout de quelques secondes il a éjaculé dans... Il m’a obligé à attendre qu’il ait fini, il me faisait mal. Il me tordait les cheveux pour que je ne bouge pas. Quand il m’a relâchée, j’ai vomi. Cela l’a fait rire. Il m’a dit que c’était du gaspillage, que puisque je n’avais pas faim je n’aurais rien d’autre à manger.

Marine pleurait dans les bras de Paul, qui lui caressait doucement les épaules en la consolant.

·     Pleure petite fille, pleure. Cela te fera du bien. Certains hommes sont des salauds, celui-ci était de la pire espèce, mais la bave de ce crapaud ne t’a pas atteinte, ma blanche colombe.

·     Pouvez-vous regarder ma bouche sans être écœuré, aujourd’hui ?

Sans dire un mot, Paul écarta la jeune femme de son épaule et lentement, avec douceur, déposa un baiser sur ses lèvres. Marine se raidit pendant quelques secondes, puis elle s’abandonna dans un soupir. Ses lèvres s’entrouvrirent et accueillirent la langue de l’homme qui la tenait dans ses bras. Sa tête tournait un peu et elle perdait l’exacte conscience de ce qui l’entourait. La seule chose qu’elle percevait clairement, c’est qu’elle était bien ainsi, et que, malgré ses appréhensions, les caresses de cet homme ne la répugnaient pas. Quand il relâcha son étreinte, elle remit sa tête contre son épaule et murmura.

·     N’abusez pas de la situation. On a dit : « pas de fantasmes »...

·     D’accord, mon petit chat, pas de fantasmes !

Au bout de quelques minutes, Paul se rendit compte que marine s’était endormie contre son épaule. Il sourit en pensant que, sans le vouloir, les ravisseurs avaient appliqué, à la jeune femme, le traitement dont elle avait besoin pour surmonter ses problèmes : une dose massive de somnifères.

 

 

* * 38 * *

 

Le commissaire Bertrand et l’inspecteur Agostini se tenaient devant la maison de campagne de Saint-Roman de Bellet. Ils regardaient les employés de la morgue enlever les corps des trois truands abattus.

·     Bon Dieu, quel nettoyage !

·     Je crois, commissaire, que cette opération de nettoyage est signée. Premièrement, cette maison a certainement servi de cache pour un otage, « une » otage devrais-je dire. Deuxièmement, deux hommes ont été abattus avec une précision chirurgicale : tous les deux d’une balle au milieu du front. Troisièmement, le calibre utilisé, .38 Spécial semi-wadcuter, est un calibre de revolver, utilisé par les tireurs de précision. Quatrièmement, un troisième homme est abattu avec un calibre 9 mm parabellum, tout serait parfait s’il ne s’agissait pas, selon toutes vraisemblances, de courtes rafales de pistolet-mitrailleur. Neuf cartouches tirées, neuf impacts sur le bonhomme, par série de trois. Si ce n’est pas un génie du P.M. qui a fait ça...

·     Par contre, dans ce cas, il ne s’agit certainement pas d’une arme de tireur amateur !

·     Je connais un tireur qui a plusieurs P.M. dans son placard.

·     Il n’a pas un stand de tirs qui permette de devenir un expert de ce genre d’arme. Je le vois plutôt avec un revolver de calibre .38 spécial.

·     Si ce n’est toi, c’est donc ton frère !

·     C’est ce frère qui m’inquiète surtout. Paul Morelli, je le connais bien. Il est certainement capable de flinguer deux truands qui le menacent et qui s’en prennent à la vie de la femme qu’il aime. Par contre, il est incapable de tuer un homme de sang froid, par plaisir, comme semble l’avoir fait le second tireur. Il faut absolument que nous rencontrions ce second tireur.

·     Et pour Morelli, vous laissez tomber ?

·     Je ne laisserai rien tomber ! Pour l’instant nous n’avons aucune preuve contre qui que ce soit. Pas même un début de piste matérielle. Je te rappelle que tout n’est qu’élucubrations : l’enlèvement de la journaliste et sa libération à coup de flingues ne sont que des hypothèses. Nous n’avons pas le début d’une certitude. La thèse officielle, pour l’affaire en cours, est celle d’un règlement de compte entre truands, qui d’ailleurs débarrasse la Société de trois belles fripouilles que personne ne pleurera.

·     Commissaire, commissaire !...

·     Si une preuve matérielle, de la participation à cette tuerie, de monsieur Paul Morelli, parvient jusqu'à moi, je déferrerais ce monsieur au parquet. Dans le cas contraire, je classerai l’affaire.

·     Parvient jusqu'à moi... C’est tout un programme !

·     Tu ne crois pas que nous avons d’autres chats à fouetter que cette affaire de règlement de compte ?

L’inspecteur regardait son patron avec un petit sourire goguenard. Il partageait tout à fait le point de vue de son chef sur cette affaire, mais il prenait un malin plaisir à chercher à le prendre à contre-pied. 

 

 

* * 39 * *

 

Quand Marine s’éveilla pour la seconde fois, elle paraissait aller beaucoup mieux. Elle était souriante, détendue et dotée à nouveau d’un solide appétit que Paul se chargea aussitôt de satisfaire. Il était d’ailleurs l’heure de dîner. La nuit était tombée depuis un moment sur la mer et, comme elle était plus claire que la précédente, le spectacle, vu de la villa, était superbe. Paul et son invitée mangèrent sur une terrasse abritée surplombant la piscine, avec vue sur la mer.

Paul raconta en détail, à la jeune femme, ce qui s’était passé depuis le moment où il avait quitté son bureau pour aller l’accueillir à l’aéroport. Elle l’écoutait, fascinée. Sa part d’aventure était déjà peu banale, mais elle trouvait que ce qu’avait vécu Paul était beaucoup plus rocambolesque encore. Quand Paul eut achevé son récit, elle regretta sincèrement que cette affaire ait fait autant de morts. Il lui répondit sans ambages.

·     La seule personne, dont je regrette la mort, est Marie Micchetti. C’est la seule innocente qui soit morte dans cette affaire. Pour les autres, savoir qu’ils sont morts est pour moi un soulagement. De toute façon, ni vous, ni moi, ne sommes responsables de ce qui s’est passé. Nous en avons été les premières victimes.

·     Ne craignez-vous pas que la police remonte jusqu'à vous dans son enquête ? je ne supporterais pas que vous soyez pénalisé pour m’avoir sauvé la vie.

·     Dans une situation comme celle-ci, quand je suis complètement incapable d’influer sur les événements, je deviens fataliste. Nous n’allons pas nous mettre martel en tête avec cette crainte. Je crois que nous devrions, au contraire, mieux apprécier la vie après une si sombre aventure.

 

Quand Marine fut informée du rôle important qu’avait joué Pascal dans sa libération, elle grimaça et se tourna vers Paul, en déclarant :

·     Sans doute avions nous jugé un peu trop vite ce jeune homme.

·     Au contraire, sa participation à cette affaire n’a fait que confirmer ce qui n’était qu’un doute dans mon esprit. A présent, ce doute s’est transformé en certitude. J’ai effectué le test dont je vous avais parlé au téléphone. Lorsque je lui ai présenté un pistolet identique à celui de Ballestra, il a marqué le coup, malgré ses efforts pour ne rien laisser paraître. D’autre part, il a prouvé qu’il est depuis longtemps un expert en armes, lui qui a qui j’ai appris longuement le B, A, BA du tir à l’arme de poing...

·     Pourquoi vous êtes-vous adressé à lui ?

·     Justement, parce qu’il s’agissait d’une aventure un peu folle, qui pouvait déboucher sur une action violente. Je ne connaissais personne d’autre, que lui, capable de m’aider. Je n’ai d’ailleurs pas été déçu.

·     Oui, mais à présent qu’il vous a aidé à me sauver la vie, qu’il s’est compromis avec vous dans cette... dans ce combat, vous êtes liés par le secret et notre projet d’enquête tombe à l’eau.

·     Cela me paraît évident !

·     De toute façon, tout en faisant la part des choses, et sans oublier le rôle prépondérant que vous avez eu dans cette affaire, je dois reconnaître que je lui dois beaucoup et l’ingratitude ne fait pas partie de mes défauts...

·     Oui, bien sûr, il n’est plus question, aujourd’hui, de faire comme si tout cela n’avait pas eu lieu et de partir en guerre contre le vilain tueur du député Ballestra, alors qu’il est un peu devenu mon frère.

·     Qu’allons nous faire ?

·     J’aimerais, quand même, avoir une conversation approfondie avec lui. Le plus urgent est de nous préparer à une éventuelle enquête de la police. Il est évident que cet enlèvement ne doit jamais avoir eu lieu. Pas d’enlèvement, pas de motivation pour aller canarder des voyous dans leur retraite campagnarde !

·     Combien de personnes sont informées de ma mésaventure ?

Paul sourit en entendant Marine évoquer avec un certain détachement « sa mésaventure ». Il était ravi de voir la jeune femme réagir de façon aussi positive. Malheureusement, il savait que les choses n’étaient pas aussi simples, ses nuits peuplées de cauchemars pouvaient en témoigner.

·     Très peu de personnes : Emilie et Albert, qui ne parleront pas, même sous la torture ; vous, Pascal et moi, qui n’avons pas intérêt à le faire. Du moins en ce qui concerne Pascal et moi...

·     J’aimais mieux la première formulation. Qu’il soit bien clair que je me sens parfaitement solidaire de vous et de Pascal, dans cette affaire. Nous formons un trio indissociable !

Paul sourit, à l’écoute de ces propos, et continua.

·     Il y a également Martine, qui ne parlera pas, j’en suis convaincu.

·     Cette Martine n’est-elle pas le point faible de l’équipe ?

·     Non, ce n’est pas mon avis. Je crois, au contraire, que c’est un point très fort. Elle a atteint un degré de sérénité où plus rien ne peut l’atteindre. Si elle décide de ne pas parler, rien, ni personne, ne pourrait la persuader de le faire.

Un silence s’établit entre eux, pendant quelques minutes, à l’évocation de la malheureuse jeune femme. Marine fut la première à prendre la parole.

·     Il faudra que j’aille lui rendre une petite visite...

·     Plus tard, plus tard ! N’oubliez pas qu’il ne s’est jamais rien passé qui vous relie à cette jeune femme.

·     Mon Dieu, c’est vrai... C’est moi le point faible !

·     Mais non, vous allez vous y faire ! Il faut que nous mettions au point une histoire crédible et que nous l’apprenions par cœur. Après, ce sera plus facile.

·     Oui, mais quelle histoire ?

·     J’ai une petite idée, à ce sujet, que je vais vous soumettre.

La sonnerie de la porte d’entrée retentit dans la villa, faisant sursauter les deux amis.

·     Quand on parle du loup... J’ai peur que ce soit la police ! Mettez-vous à l’eau et restez-y, je vais essayer de faire en sorte qu’il ne vous interroge pas.

 

Paul alla ouvrir, le commissaire Bertrand se tenait sur le seuil, l’air embarrassé.

·     Commissaire, quel plaisir ! Entrez.

·     Bonjour monsieur Morelli, pouvez-vous m’accorder quelques instants ?

·     Je croyais que les policiers ne s’embarrassaient pas de tels préambules.

·     Je suis là à titre privé... disons dans un cadre non officiel.

·     Entrez, entrez, nous verrons bien cela ensuite.

Paul conduisit le commissaire jusqu’au bord de la piscine, il le fit asseoir devant une table sur laquelle il y avait déjà deux verres et lui proposa une boisson.

Le policier accepta un jus d’orange. Il salua d’un petit geste amical la journaliste, qui, après avoir répondu à son salut, cessa de faire la planche et se mit à nager dans l’eau claire. Tournant la tête vers la mer, le commissaire embrassa du regard le magnifique panorama qui s’offrait à lui.

·     Vous vivez au paradis, monsieur Morelli.

·     Oui, et il y a un ange qui nage dans ma piscine. Un ange ou un démon, je ne sais...

·     Mademoiselle Duroc est un ange, à n’en point douter.

·     Sans doute, mais il y a quelques siècles on l’aurait plutôt prise pour une sorcière.

·     C’est vrai qu’elle n’a pas la beauté fade d’un ange !

·     Une beauté sulfureuse, quand elle vous fixe de ses yeux verts...

·     Je sais, un policier est aussi un homme... Vous avez de la chance de l’avoir retrouvée.

·     De l’avoir « trouvée », commissaire, je ne la connaissais pas avant cette pénible affaire... Ah ! Vous voulez dire après qu’elle est retournée à Paris pour écrire son article ? Oui, je suis très heureux qu’elle soit revenue, mais j’ai tout fait pour qu’il en soit ainsi.

·     Tout et peut-être un peu trop ! Allons, monsieur Morelli, vous comprenez bien ce à quoi je fais allusion !

·     J’aimerais bien paraître intelligent, Commissaire, mais j’avoue que je ne comprends rien à vos allusions.

·     Ecoutez ! Je vous ai dit que je n’étais pas ici dans un cadre officiel. Vous croyez que j’ai un enregistreur ou un micro-émetteur sur moi ?

·     Je n’en vois pas la raison, Commissaire, et, de toute façon, je ne crois pas que vous soyez homme à employer de tels procédés. Mais soyez plus clair, allez droit au but !

·     Je suis au courant de tout : l’enlèvement de Marine Duroc...

·     L’enlèvement... Je vous assure, commissaire, qu’elle est ici de son plein grès !

·     Vous commencez à m’agacer !

·     Excusez-moi, je vous ai interrompu, vous parliez de l’enlèvement de Marine Duroc. Je tiens à dire qu’elle peut justifier chacune des heures qui se sont écoulées depuis son retour de Paris...

·     Gardez cela pour l’inspecteur Agostini, cela ne m’intéresse pas ! Je suis venu vous parler en ami, alors écoutez-moi sans m’interrompre, s’il vous plaît ! Je ne vous demande pas d’accepter ou de reconnaître quoi que ce soit. Ecoutez, c’est tout !

·     Pardon, je vous écoute, Commissaire.

·     Je suis au courant de tout : l’enlèvement de mademoiselle Duroc, le rôle joué par Marie Micchetti, son assassinat par Jo la Bugue, votre rencontre avec Martine (qui n’a rien dit sur vous d’ailleurs, mais le personnel vous a identifié), votre descente à la maison de Saint-Roman de Bellet, la fusillade qui a suivi. J’ignore comment vous avez pu être informé de la présence des ravisseurs et de leur otage dans cette maison retirée, mais c’est un détail actuellement sans importance.

Paul resta silencieux, essayant de ne pas laisser transparaître ses pensées. Le commissaire reprit.

·     Quand je vois nager dans votre piscine cette sirène, mi-ange, mi-démon, je vous comprends. J’aimerais pouvoir dire que j’en aurais fait autant à votre place, mais je ne crois pas que j’en aurais été capable, malgré mon métier je ne suis pas un homme d’action, je suis plutôt un homme de réflexion et de paperasses administratives. Par contre, je crains que, pour parvenir à vos fins, vous n’ayez fait un pacte avec le Diable.

·     Pardon ?

·     Je ne parle naturellement plus de mademoiselle Marine, mais de votre associé, le mystérieux jeune homme barbu...

·     Je parlais tout à l’heure d’un démon, vous évoquez le Diable, s’agit-il d’une surenchère ?

·     Je suis très sérieux, je ne suis pas venu ici pour badiner !

·     J’imagine que vous n’avez pas quitté votre bureau, pour venir jusqu’ici sans une très sérieuse motivation.

·     J’ai, en effet, une motivation très sérieuse, mais je n’ai eu qu’à traverser la rue pour venir jusqu’ici...

·     Je ne comprends pas.

·     Vous n’avez pas noté une agitation suspecte dans la rue qui longe votre villa ?

·     Entendez-vous quelque chose de l’endroit où vous êtes ?

·     Non, effectivement, vous êtes bien protégé des bruits extérieurs.

·     Le terrain étant en pente, nous sommes dix mètres plus bas que la rue et la masse de la maison fait écran contre le bruit.

·     Une sirène de police, quand même...

·     A quoi jouez-vous exactement ? J’ai bien entendu une sirène de police, mais en quoi cela me concerne-t-il ?

·     On a assassiné, au cours de la nuit, votre voisin monsieur Massouillet, Henri Massouillet.

·     J’en suis désolé mais je ne connaissais pas ce monsieur. Voilà donc pourquoi vous n’avez eu qu’à traverser la rue.

·     Vous ne voulez pas savoir comment il a été assassiné ?

·     Ecoutez, commissaire, cessez de jouer au chat et à la souris avec moi. Je me fous de la façon dont cet homme a été tué. Je ne lis jamais les rubriques des faits divers dans les journaux !

·     Bon, je vais peut-être avoir plus de succès lorsque je vous dirais que nous pensons qu’il y a un rapport entre cette mort et la tuerie qui a eu lieu cette nuit à Saint-Roman de Bellet. Vous avez bien entendu parler de cette affaire à la radio, je suppose ?

·     J’avais d’autres sources d’intérêt que la radio, ce matin.

·     Ah ! Je vois. Oui, je vous comprends. Mais vous devriez inviter mademoiselle Duroc à sortir de l’eau, celle-ci ne doit plus être très chaude en cette saison.

·     La piscine est chauffée, naturellement.

·     Je vais, quand même, vous dire comment est mort monsieur Massouillet. Il a été lardé de coups de couteau. On a l’impression qu’un enfant sadique c’est amusé avec lui, ce n’est pas beau à voir.

·     Vous ne pensez tout de même pas que j’ai quelque chose à voir avec ce meurtre ?

·     Un assassinat, monsieur Morelli, un assassinat, l’action était certainement préméditée. L’homme qui a fait cela, monsieur Morelli, est diabolique. Faites attention, à force de jouer avec le Diable on finit par se brûler ! A Saint-Roman de Bellet, deux hommes ont été abattus par un tireur d’élite, sans doute un spécialiste du tir rapide qui leur a logé proprement une balle dans la tête à chacun. C’était visiblement de la légitime défense, ces hommes avaient une arme à la main et étaient prêts à faire feu. Je vous signale, au passage, que Mohamed Maouri avait oublié d’enlever la sécurité de son pistolet. Il est mort avec l’index crispé sur la queue de détente. Vous avez eu beaucoup de chance ! Par contre, le troisième a eu moins de chance que vous, il a été littéralement massacré au pistolet mitrailleur alors qu'il cherchait à fuir, il n’était même pas armé. Vous ne dites plus rien ?

·     .....

·     Si je vous demandais de me confier votre revolver Manurhin, calibre .38 Spécial, pour le faire analyser par le labo de la police, vous me diriez qu’on vous l’a volé ?

·     Certainement pas, je prends trop de soin de mes armes pour qu’elles me soient dérobées !

·     Le Manurhin MR 93, qui est dans le stock de votre entreprise ?

·     Pas davantage !

·     Aucune de ces deux armes ne pourrait être soupçonnée d’avoir tiré les semi-wadcuter qui ont abattu les deux hommes ?

·     Le MR 93 est un .357 Magnum.

·     Pas de chance, monsieur le malin, Agostini m’a affranchi : il peut tirer également du .38 Spécial !

·     Bravo ! Ce n’est tout de même pas lui qui a tiré.

·     Il est possible que l’inspecteur passe vous demander ces armes pour une expertise balistique. Je tiens à vous dire que la police ne découvre pratiquement jamais les auteurs des règlements de comptes entre voyous. Par contre, il faudra que quelqu’un paye pour l’assassinat, sauvagement perpétré, de monsieur Massouillet. Je tenais à vous prévenir, c’est fait. Ce n’était pas une visite officielle, rien qu’une visite amicale.

Le commissaire Bertrand adressa un petit sourire aimable à Marine qui fit mine de sortir de l’eau pour venir le saluer. Il lui indiqua, d’un geste, que cela était inutile et se dirigea vers la sortie.

Paul l’accompagna jusqu'à la rue et revint aussitôt près de la piscine. Marine sortit de l’eau et vint à sa rencontre en s’essuyant.

·     Vous paraissez préoccupé. Le commissaire s’est montré agressif ?

·     Non, pas du tout, très amical, au contraire. Par contre, ce qu’il m’a dit m’inquiète beaucoup.

·     Dites-moi tout !

·     Le « cerveau » de l’enlèvement était notre voisin d’en face.

·     Cela peut expliquer un certain nombre de choses !

·     Il a été assassiné cette nuit, dépecé sauvagement avec un couteau.

·     Quelle horreur !

·     Le pire c’est que Bertrand croit que c’est Pascal qui a fait le coup !

·     Pascal ! Comment le connaît-il ?

·     Il ne le connaît pas expressément, mais il sait qu’il existe un deuxième homme. Pascal a été vu, seul, par la voisine de Marie ; avec moi, par le personnel de la maison de repos dans laquelle se trouve Martine. Celle-ci n’a pas parlé. Le commissaire sait exactement tout ce qui s’est passé dans la maison de campagne. Il dit qu’il a la preuve que deux des hommes ont été abattus en état de légitime défense, par contre, il considère que le troisième, celui qu’a abattu Pascal, a été assassiné pendant qu’il cherchait à fuir. Il m’a dit qu’il me comprenait et qu’il aurait sans doute fait la même chose à ma place, mais que mon associé était le diable en personne. Il m’a mis en garde contre lui. 

·     Mon Dieu, quelle horreur ! Le commissaire ne peut-il pas se tromper au sujet de Pascal ?

·     C’est possible, mais je crains que cela ne soit pas le cas. Nous ne devrions pas être surpris, nous pensions déjà que Pascal est un tueur. Le commissaire ignore ce que nous savons, ou plutôt, ce que nous soupçonnons dans l’affaire Ballestra.

Paul et Marine s’étaient laissé tomber sur un fauteuil de jardin et méditaient en silence, les yeux dans le vide. Marine prit la parole la première.

·     Que va-t-on faire ?

·     Je crois qu’il est vraiment temps d’avoir une discussion claire avec Pascal. Nous aviserons après.

·     Est-il prudent de le faire venir ici ?

·     Non, aussi je vais le rencontrer ailleurs.

·     « Nous allons » !

·     Vous tenez vraiment à être présente ?

·     Oui, j’y tiens beaucoup !

·     D’accord, je vais organiser la rencontre.